Cent fois sur le métier...

par
Le Messie

Georg Friederich HAENDEL
(1685 - 1759)
Le Messie – version 1754
Sandrine PIAU (soprano), Katherine WATSON (soprano), Anthea PICHANICK (alto), Rupert CHARLESWORTH (ténor), Andreas WOLF (basse), Le Concert Spirituel, dir.: Hervé NIQUET
2017-DDD-116'22-Textes de présentation en français, anglais et allemand-Alpha 362 (2 cd)

On le sait: l'ouvrage le plus emblématique de Haendel, Le Messie, connut de nombreuses moutures tout au long de son existence et donna naissance à divers avatars dont certains plutôt contestables; on pense à la révision de Mozart en 1789 ou encore à l'assez extravagant arrangement d'Eugène Goossens qui prévoyait un orchestre assez imposant et « complet », cymbales et triangle compris, immortalisé au disque par Thomas Beecham en 1959. Ici, on reste loin du premier comme du second. La version de 1754, avec cinq solistes, qui a attiré l'attention de Hervé Niquet et avait déjà séduit Christopher Hogwood il y a trente ans, se distingue par une théâtralisation marquée, presque opératique. De fait, dès sa genèse cette histoire du Christ s'est écartée résolument de la tradition: pour la première fois, le livret, dû au vieil ami de Haendel, Charles Jennens, n'était pas construit à partir des évangiles mais de textes des prophètes de l'Ancien Testament. Un si singulier traitement ne pouvait qu'attirer le compositeur par les nouvelles perspectives qu'il lui ouvrait. C'est encore Jennens qui sera à l'origine des très nombreuses modifications que son ami apportera à l'ouvrage. L'immense succès rencontré à sa création à Dublin ne se renouvellera pas tout à fait quand il sera présenté à Londres en 1743, notamment en raison de la réaction offusquée du public de voir une oeuvre sacrée jouée dans une salle de concert. C'est en 1750 que l'oeuvre prendra son envol définitif, si l'on peut dire, lorsqu'il sera présenté au Foundling Hospital. Conscient que l'ouvrage gagnerait à être représenté avec davantage de musiciens, c'est Haendel lui-même qui sera l'initiateur de la surenchère d'effectifs, de plus en plus monumentaux, que l'ouvrage connaîtra jusqu'à la remise dans le rang imposée avec bon sens par les baroqueux à partir des années 1970. Doit-on s'étonner des multiples vicissitudes que connut l'ouvrage? N'oublions pas sa place dans l'histoire de la musique: Le Messie inspirera tant Haydn dans sa Création que Beethoven dans sa Missa Solemnis. L'interprétation joue sans complexe la carte du spectacle; le solennel fait place à l'extraversion, on quitte parfois les bords de la Tamise pour rejoindre la lagune et le prêtre roux. Les choeurs du Concert spirituel sont confondants d'excellence et de clarté. Les tempos sont vifs, les lignes expressives; un grand flot continu semble emporter un auditeur un peu étourdi par tant de magnificence. Par ailleurs, nombre de petites particularités émaillent l'ensemble de la partition soumise à la relecture du chef français; parmi celles-ci, on notera l'effet d'écho très réussi dans l'Hallelujah. Les solistes sont au-dessus de tout éloge, en particulier Sandrine Piau, déjà présente chez Christie. Il est certain que ce coffret ne déparera aucune discothèque et s'écoutera toujours avec beaucoup de plaisir, tout en sachant qu'elle ne peut prétendre embrasser tout le message de l'ouvrage de Haendel et qu'une version plus « classique », plus proche de l'autel que des planches, sera de toute façon indispensable pour en avoir une vue plus complète.
Bernard Postiau

Son 10 - Livret 9 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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