Ces trios avec piano sont-ils réellement des "chants sans paroles" ?

par
Il Giacatori
Felix MENDELSSOHN-BARTHOLDY  (1809 - 1847) Trio en ré mineur op. 49 Clara (WIECK)-Schumann (1819 - 1896) Trio en sol mineur op. 17 Robert SCHUMANN (1810 - 1856) Phantasiestücke op. 88 I Giocatori Piano Trio : Henrik Ide, violon, Ludo Ide, violoncelle, Hans Ryckelynck, piano 2016- DDD-71'13"-Textes de présentation en néerlandais, anglais, français et allemand - PHAEDRA PH 292034 Les éditeurs de musique prennent-ils un malin plaisir à dérouter l'auditeur ? On pourrait le penser à la lecture du titre de ce recueil : Songs Without Words, qui fait inévitablement penser aux huit recueils de six lieders ohne worte pour piano de Mendelssohn (ou à son unique chant sans paroles pour violoncelle et piano). Il n'y a pourtant aucun de ces chants sans paroles sur ce CD. Mendelssohn est représenté par son premier trio avec clavier. Autre chausse-trappe : I Giocatori nous fait penser à un cercle de musiciens italiens ; détrompez-vous, ils ne sont pas italiens mais bien belges ! Quoiqu'il en soit, ces trois artistes, tous trois gradués de notre Chapelle musicale Reine Elisabeth, nous offrent un récital qui s'écarte des sentiers battus avec le rare trio de Clara Schumann et les trois presque aussi rares Phantasiestücke de son mari à côté du bien connu premier trio de Mendelssohn. Ce premier trio de Mendelssohn est célèbre depuis 1961 lorsque Pablo Casals l'eut joué à la Maison Blanche devant John et Jackie Kennedy avec Mieczyslaw Horszowski au piano et Alexander Schneider au violon, un concert largement enregistré et filmé. Schumann mettait ce trio en quatre mouvements sur le même pied que le Trio Archiduc de Beethoven ou le Trio en mi bémol de Schubert. Composé en 1839, l'oeuvre comporte quatre mouvements dont un scherzo "à la Mendelssohn", un jet sonore continu qui évolue sur un fond de légers staccatos avec une partie de piano très (trop) virtuose. Clara Schumann a connu l'injustice réservée aux femmes compositrices du XIXe siècle ; elle met pourtant de longues lignes mélodiques au service des formes traditionnelles. C'est le cas de ce trio écrit en 1846 ; Clara a 27 ans et vient de donner naissance à son quatrième enfant, Emil, qui mourra en juin. Son amie, Fanny Mendelssohn, la soeur de Felix, est, elle, décédée en mai. C'est une période dépressive. De son trio, elle écrit : c'est un ouvrage de femme, auquel la force fait défaut et parfois l'invention. C'est pourtant une oeuvre en quatre mouvements, allegro moderato, scherzo, andante, allegretto, d'une forme rigoureuse et introvertie qui cache de beaux moments intenses et montre la maîtrise de la compositrice (écoutez le fugato du dernier mouvement). Le jeune Chopin n'est pas loin et l'analogie entre leurs deux trios est évidente. Les quatre Phantasiestucke de Schumann datent de 1849 ; elles sont issues d'un trio écrit sept années plus tôt que le compositeur avait jugé insatisfaisant. C'est après avoir appris la mort de Chopin que Schumann remanie profondément les quatre mouvements du trio original. Le sombre thème dépressif du premier mouvement, la romance, résonne comme un hommage rendu à l'ami polonais. Les Giocatori, les joueurs, sont à l'aise dans ces trois compositions de musiciens fort différents. On épinglera la facilité virtuose du pianiste qui n'exclut pas une profonde expressivité dans le difficile trio de Mendelssohn, le lyrisme du violoncelle et la (parfois trop grande) discrétion du violoniste. De beaux moments d'écoute donc à la découverte de la seule oeuvre de musique de chambre de Clara Schumann et des poignantes Phantasiestucke de son mari à côté de l'incontournable premier trio de Mendelssohn. Jean-Marie André Son 8 – Livret 8 –  Répertoire 9 – Interprétation 9

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