Colloque "Saint-Saëns à pleine voix"

par

Fidèle à sa tradition, l'Opéra-Comique a mis sur pied un colloque de trois jours, cette fois sur le thème des relations entre Saint-Saëns et la voix, dans le cadre de la production de l'opéra Le Timbre d'argent à la salle Favart. Mélodies, musique religieuse, cantates, oratorios, et, bien sûr, les treize opéras, tout a été abordé. Avant de détailler les différents exposés, il faut rappeler que ce colloque se déroulait dans le cadre du Festival Palazzetto Bru Zane - Centre de musique romantique française, tenu à Paris du 7 au 19 juin 2017, dans cette prestigieuse salle Favart, mais aussi au Théâtre des Champs-Elysées et au Théâtre des Bouffes du Nord. La musique romantique française était à l'honneur en ce mois de juin ensoleillé, de la version en concert du Grand Opéra de Halévy La Reine de Chypre jusqu'au récital de mélodies par Véronique Gens : une magnifique floraison ! Le colloque, qui se déroulait dans ce joli petit écrin qu'est la salle Bizet, était modéré par les musicologues Alexandre Dratwicki et Etienne Jardin, du Palazzetto, et par Agnès Terrier, dramaturge à l'Opéra-Comique. Le lundi matin, Marie-Gabrielle Soret, conservatrice à la BNF, et qui connaît son Saint-Saëns sur le bout des doigts, se chargea de la présentation des trois journées. Hugh MacDonald, connu de tout berliozien, parla des opéras-comiques du Maître, La Princesse jaune et Phryné, et titilla la curiosité du public (60 personnes tout de même !) en parlant des ouvrages inachevés tels L'Opéra de Colonne, Gabrielle de Vergy ou Lola. Sabine Teulon Lardic, professeur à l'université de Montpellier, et habituée des colloques sur la musique française, attira l'attention sur les spectacles conçus pour le plein air par le mécène, M. Castelbon de Beauxhostes, à Béziers, Orange et Nîmes, dans un souci de démocratisation populaire et de mixité sociale (19000 spectateurs !). Comme ses collègues Déodat de Séverac ou Gabriel Fauré, Saint-Saëns y contribua avec Parysatis (1902) et Déjanire (1911). Mardi 13 juin, grosse journée : colloque matin et après-midi, représentation du Timbre d'argent le soir. Michael Stegemann, de l'Institut für Musik und Musikwissenschaft à Dortmund, est le directeur scientifique de l'édition historique et critique de l'oeuvre de Saint-Saëns chez Bärenreiter-Verlag, Kassel. Il vint nous entretenir des cantates. Celles de Rome, oui, que nous connaissons grâce au livre-disque du Palazzetto Bru Zane : Ivanhoe et Le Retour de Virginie. Mais aussi d'autres cantates, connues livresquement, mais non encore enregistrées, comme Les Noces de Prométhée, La Gloire de Corneille ou Le Feu céleste (qui célèbre l'électricité), toutes oeuvres non dramatiques mais purement lyriques. Sébastien Troester, responsable scientifique du Palazzetto, évoqua le lied avec orchestre, genre dont Saint-Saëns se fit une spécialité : il le voyait même comme une "nécessité sociale", souhaitant fonder un nouveau répertoire ressortissant de la musique pure, et affranchi du théâtre. Il existe 25 mélodies avec orchestre dont le cycle bien connu des Mélodies persanes de 1872, mais aussi la curieuse et tardive Cendre rouge (1914). L'influence du lied allemand, l'exotisme, la fascination pour Victor Hugo, la personnalité des dédicataires, la minutie de l'orchestration, tout fut passé au crible durant cet exposé passionnant. Nous restons dans le chant hors du théâtre avec la contribution de Lesley Wright, de l'University of Hawai'i at Manoa, venue tout exprès  d'Honolulu pour ce colloque (!). Après une petite introduction sur le genre oratorio en France, elle décrypta l'Oratorio de Noël, Le Déluge, et The Promised Land, avec force citations de critiques contemporaines. L'après-midi débuta par une analyse d'Henry VIII vu comme un avatar du Grand Opéra déclinant (1883), face au symbolisme et au naturalisme ambiant. L'intervenant, Stéphane Leteuré, est par ailleurs l'auteur d'un livre très intéressant sur les voyages de Saint-Saëns, paru cette année chez Actes-Sud (Camille Saint-Saëns, le compositeur globe-trotter). Une représentation du Timbre d'argent étant programmée le soir même, les deux exposés suivants lui étaient consacrés. Stéphane Lelièvre scruta les sources du livret de Barbier et Carré, en allant jusqu'à Shakespeare, Balzac et sa Peau de chagrin ou Frédéric Soulié et ses Mémoires du diable. Bien évidemment, les mythes de Pygmalion ou de Faust furent évoqués, ainsi que Les Contes d'Hoffman d'Offenbach, des mêmes librettistes. Pour clore la journée, le metteur en scène Guillaume Vincent vint à la rencontre du public afin d'exposer sa vision du Timbre d'argent. Il insista sur le rôle de la danseuse Fiammetta, et sur la chorégraphie qu'il lui dédie, tout en respectant les didascalies. Mercredi, dernier jour. Retour sur l'oratorio The Promised Land, qui servit à Nicolas Dufetel pour s'intéresser aux rapports complexes entre Saint-Saëns et la Zukunftsmusik, la "musique de l'avenir", incarnée par Berlioz, Liszt et Wagner, par opposition à Mendelssohn et Brahms. La réception de cette page religieuse tardive (1913) fut mitigée, et considérée comme anachronique au temps de Debussy et de Richard Strauss. Elle a été redonnée à Paris en 2005, et on devrait en espérer un enregistrement. Philippe Blay, qui prépare, chez Fayard, une monographie de Reynaldo Hahn, nous parla ensuite des rapports entre Hahn et Saint-Saëns, pas toujours évidents. C'était l'occasion d'évoquer les oeuvres du jeune loup influencées par le vieux Maître (La Carmélite, Le Bal de Béatrice d'Este, ou le concerto provençal), mais aussi la fameuse sonate de Vinteuil et les rumeurs relatives à l'homosexualité, jamais prouvées. La journée - et le colloque tout entier - se termina par une table ronde générale, où participèrent intervenants et public. Sous la direction de la papesse Marie-Gabrielle Soret, les musicologues firent le point sur l'état de la recherche, avec les deux institutions détentrices des plus nombreux documents sur Saint-Saëns, la Bibliothèque Nationale de France et le Musée de Dieppe (dont deux représentants étaient présents). Michael Stegeman, que nous avions entendu la veille, a présenté l'édition complète de l'oeuvre de Saint-Saëns chez Bärenreiter, dont la publication intégrale est attendue pour le centenaire, en 2021 : une magnifique entreprise ! Enfin, Alexandre Dratwicki, du Palazzetto Bru Zane, a détaillé les dernières parutions de livres, CD ou DVD consacrés à Saint-Saëns, tels cette étude de Stéphane Leteuré, citée ci-dessus, la correspondance avec Jacques Rouché, toujours chez Actes Sud, les deux CD de mélodies (les cycles avec piano chez Aparté, et les mélodies avec orchestre chez Alpha Classics), ou la captation de Proserpine à l'opéra de Versailles, parue dans la collection "Opéra français", livre-disque, du Palazzetto Bru Zane. Bruno Peeters Paris, Opéra-Comique, salle Bizet, 12-13-14 juin 2017

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>