Création en France du "Cercle de Craie" de Zemlinsky à Lyon

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© Jean-Louis Fernandez

« Der Kreidekreis » (Le cercle de craie) est le septième opéra du compositeur autrichien Alexander von Zemlinsky (1872-1942), beau-frère et professeur d'Arnold Schoenberg, dont les œuvres ont été défendues par les nazis. « Der Kreidekreis » créé à Zürich en 1933 est un opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret élaboré par le compositeur sur le texte de la pièce éponyme de 1925 de Klabund, un poète et écrivain allemand qui s’est inspiré d’une pièce de théâtre chinoise de l’époque des Yuan. L’œuvre repose sur des antagonismes nets : le bien et le mal, la justice et l’injustice, la probité et la corruption, la pauvreté et la richesse et implique aussi le jugement de Salomon. Le personnage central est Haïtang dont on suit le parcours de la déchéance (elle est vendue au propriétaire d’une maison close) à la rédemption (elle devient impératrice). La production de l’Opéra National de Lyon est la première du « Cercle de craie » en France.
Comme le remarque le commentaire dans le programme, Zemlinsky se tient entre les époques et les styles mais a trouvé un langage musical riche et incomparable. Dans Der Kreidekreis il répond aux tendances de son temps et combine son propre ton lyrique-expressif à des couleurs de l’Extrême-Orient », les éléments stylistiques du jazz et le « Zeitoper » (opéras des années '20 et '30 inspirés par l’actualité). Zemlinsky rassemble le tout sous une forme proche du théâtre épique, comportant dialogues parlés, mélodrame et chant et cela avec une économie de moyens tout à fait admirable.
C’est le chef d’orchestre allemand Lothar Koenigs qui avec l’orchestre de l’opéra de Lyon nous a révélé la partition complexe, originale et raffinée de ce dramaturge efficace et coloriste subtil qu’était Zemlinsky et l’a défendu avec ferveur et élégance. La mise en scène était confiée à Richard Brunel qui a combiné fable, actualité et didactique dans un spectacle d’une grande lisibilité avec des scènes réalistes et poétiques dans les décors sobres mais efficaces de Anouk Dell’Aiera, costumes de Benjamin Moreau et belles lumières de Christian Pinaud. La direction des acteurs était fouillée, l’interaction vive et captivante et les personnages bien dessinés, bien que surtout présentés dans l’optique de critique sociale et politique proposée par la mise en scène. Ainsi le prince Pao est surtout un homme excité et lubrique quand il fait la connaissance de Haïtang et est censé tomber amoureux d’elle, puis un empereur assez compassé et mal à l’aise dans son nouvel emploi. Et Mr. Ma, le mandarin, est simplement présenté comme une brute qui, d’accord, montre plus tard plus d’humanité. Marin Winkler campait ce personnage avec beaucoup de conviction et d’autorité, projetant le texte de façon exemplaire avec sa voix de bronze percutante. Le prince Pao profitait du tempérament et de l’allure du ténor Stephan Rügamer. C’est la jeune soprano flamande Ilse Eerens qui incarnait Haïtang, la jeune fille vendue d’abord à une maison close, puis à Mr. Ma (responsable du suicide de son père) dont elle devient l’épouse et mère de l’enfant que lui disputera Yü-Pei la première femme de Ma, qui en plus l’accuse d’avoir empoisonné son mari. Grace au jugement de Salomon de l’empereur, Pao Haïtang sera sauvée et deviendra même son épouse (pas dans la dernière image montrée par Richard Brunel !). Ilse Eerens a parfaitement su évoquer les différents états d’âme de la jeune femme, son humiliation et sa souffrance, son espoir et sa détermination, et finalement son bonheur, illustrés par sa voix souple et lumineuse et son chant nuancé et expressif dans tous les registres émotionnels. Nicola Beller-Carbone incarnait avec beaucoup d’allure et force vocale sa rivale, Yü-Pei, la première femme de Ma. Hedwig Fassbender (la sage-femme), Doris Lamprecht (la mère de Haïtang) et Josefine Göhmann (une bouquetière) étaient parfaites dans leurs rôles secondaires. Le personnage de Tschang-Ling, le frère de Haïtang, était interprété de façon convaincante sur scène par Lauri Vassar qui, souffrant, se faisait doubler par la voix expressive du baryton Julian Orlishausen. Bonne prestations dans les rôles épisodiques mais caractéristiques de Stefan Kurt (le juge Tschu-Tschu), Zachary Altman (Tschao, secrétaire du tribunal), Paul Kaufmann (Tong, le propriétaire de la maison de plaisir) et Luke Sinclair et Alexandre Pradier (deux coolies). Une belle première française d’une œuvre riche qui mérite amplement d’être redécouverte !
Erna Metdepenninghen
Lyon, le 1er février 2018

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