D'une rive du Rhin à l'autre

par room chat in english
Kaufmann

L'Opéra
Airs d'opéras français de Gounod, Massenet, Thomas, Bizet, Lalo, Offenbach, Meyerbeer, Halévy, Berlioz
Jonas KAUFMANN (ténor), Ludovic TEZIER (baryton), Sonya YONCHEVA (soprano), Orchestre d'Etat de Bavière, dir.: Bertrand de BILLY
2017-DDD-74'-Textes de présentation en allemand, anglais et français-Sony Classical 88985390832

C'est entendu: Jonas Kaufmann est sans conteste l'un des plus brillants ténors romantiques allemands de notre époque et l'un des très rares à pouvoir maintenir vivant le talent des grands artistes passés qui ont su magnifier les grands opéras, ceux de Weber et Wagner en tête. Le grain de sa voix, sa souplesse, son intelligence, sa curiosité naturelle, sa grande logique aussi, ont contribué à la conception d'interprétations qui prolongent le métier des chanteurs des années 20 à 50. Sa persévérance à parcourir tout le répertoire germanique, jusqu'à l'opérette, un peu à la manière d'un Hermann Prey et avec une curiosité avide digne de celle de Dietrich Fischer-Dieskau, a donné ses fruits: et la voix et le style sont convaincants et dignes d'éloges. Depuis, il s'est mis à l'opéra italien, là aussi avec beaucoup de sérieux et de professionnalisme. Ce n'est pas la première fois qu'il aborde l'opéra français: on l'y trouve déjà dans un récital accompagné par Marco Armiliato où il chante, outres les Italiens et les Allemands, Berlioz, Bizet, Gounod et Massenet. Plus encore, il prête sa voix à Don José dans pas moins de trois intégrales de Carmen (Rattle, Pappano et Welser-Möst, ces deux derniers en dvd). Il prolonge aujourd'hui son incursion hexagonale en enregistrant un disque entier qui complète en quelque sorte celui déjà cité et ne propose que des « tubes ». On mentirait en disant que le style, le grain particulier du grand opéra français est rendu ici dans toute son authenticité et Gounod, Massenet ou Offenbach se font ici les cousins germains, sans jeu de mots, de Lortzing, Flotow ou Humperdinck. Surtout, Roméo et Juliette, Werther, Carmen ou L'Africaine semblent sortis de la même plume, ce qui est évidemment un non sens. La diction est soignée même si elle ne peut dissimuler un seul instant l'idiome du chanteur. Malgré tout, des pépites émergent même ici et là, entre autres « Elle ne croyait pas » (Mignon - Thomas), plein de retenue, presque chuchoté. « Ah! lève-toi, soleil » (Roméo et Juliette - Gounod) est pris très lentement, ce qui lui donne une certaine poésie. Ludovic Tézier rejoint le ténor pour un « Au fond du temple saint » (Les pêcheurs de perles - Bizet) qui s'avère problématique car les voix sont très proches de timbre. Si le contraste nécessaire entre celles-ci est estompé, le résultat est malgré tout très réussi. On appréciera aussi le charme, peut-être pas très authentique mais efficace, instillé dans « Vainement ma bien-aimée » (Le Roi d'Ys - Lalo). On passera sur les interventions de Sonya Yoncheva dans des extraits de Manon:: voix belle mais passe-partout... et au sabir inintelligible. Le redoutable « Rachel, quand du Seigneur » (La Juive - Halévy) est pris avec beaucoup de bravoure, d'émotion, de lenteur... et se retrouve par moments à la limite de la justesse. Mais on reste loin, cependant, du souvenir impérissable du phénoménal César Vezzani, unique, irremplaçable. Le programme s'achève avec Berlioz: « Merci, doux crépuscule » (La damnation de Faust), chanté avec beaucoup de noblesse, et « Inutiles regrets, je dois quitter Carthage » (Les Troyens): deux réussites. A l'heure du bilan, on a la curieuse impression que Kaufmann fait renaître un art que l'on croyait disparu: celui des chanteurs germaniques des années 1900 à 1940 qui s'essayaient avec courage et curiosité au répertoire français avec des moyens surdimensionnés et en tout cas inappropriés par rapport au caractère si particulier de celui-ci. Décidément, il semble bien que cette musique soit destinée à toujours devoir résister à l'exportation et, même devant un travail au sérieux aussi irréprochable que celui-ci, son esprit échappe totalement à nos interprètes, tout aussi sûrement que lorsque George Thill chantait Schubert...
Bernard Postiau

Son 9 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 8

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