Envoûtant

par
Orfeo Chaman
ORFEO CHAMAN Christina PLUHAR, composition et arrangement Nahuel PENNISI, Orfeo, Luciana MANCINI, Euridice, Vincenzo CAPEZZUTO, Nahual, Emiliano GONZALEZ TORO, Aristeo, L'ARPEGGIATA, Christina PLUHAR, théorbe et dir. 2015-CD 69'28- DVD 2014 Teatro Mayor Julio Mario Santo Domingo, Bogota, Colombie filmé par Sonia Paramo-131'-présentation et textes en espagnol, anglais, français et allemand-chanté en espagnol- ERATO 0190295969691 Il ne faut pas passer sans entendre (le CD) ni voir (le DVD) : il y a de l'envoûtement dans l'air... Car le thème (les amours d'Orphée et d'Eurydice) se trouve amalgamé au chamanisme qui décuple son message, son histoire et, finalement, sa beauté. On passera sur quelques approximations scéniques, des pensées parfois rudimentaires (le livret du poète colombien Hugo Chaparro Valderrama intitulé « El jaguar de Orfeo » a dû être condensé- et sur l'assimilation d'éléments composites en un syncrétisme païen qui peut dérouter un esprit occidental. On peut également regretter l'évident manque de moyens scéniques que les responsables des lumières aussi bien sur le plateau que lors de la captation en video auraient pu -et dû- compenser. En particulier les contre-jours exagérant la dureté des traits et la vacuité du fond de scène. Car l'essentiel est ailleurs. Il est dans l’exaltante beauté du spectacle pris comme un tout... Et, déjà, par l'intérêt du sujet qui s'inspire du mythe grec (Orphée, Eurydice, Aristée, les Bacchantes) et la nature toute entière, ici saisie à travers l'arbre abattu juste avant le lever de rideau, à travers le torrent, les oiseaux, les tortues et... la musique elle-même. Cette musique simple et savante en même temps, incantatoire, directe et toujours profondément humaine. Venant de la Cantate italienne telle qu'on la pratiquait à Florence à la Camerata Bardi (fin du XVIe siècle) apportée aux Amériques par les Missions européennes - jusqu'à retrouver certains mélismes-, une attaque du son droite trouvant au fil du souffle les harmoniques du vibrato ou même ce fameux « parlar cantando » si caractéristique de l'époque. Acclimatation remarquable d'un art musical déjà illustré par nombre d'enregistrements (Gabriel Garrido notamment). Mais, à ces racines italiennes vient se superposer la magie même des thèmes sud-américains. Le mélange opéré depuis le XVIe siècle fond la manière espagnole comme le style italien avec les influences indigènes et africaines. De ce creuset sont nées des mélodies très célèbres : celles popularisées par une chanteuse telle Mercedes Sosa -« Romance de la luna tucumana » d'Atahualpa Yupanqui, ou encore le « Pajarillo » venu du Vénézuela- qui sont habilement serties dans la trame de l'opéra ; de même que les mélodies composées par Christina Pluhar : « O eterno » ou « Cubràmonos con cenizas » appelées à un bel avenir. L'ingénieuse compositrice unit ainsi Pederzuoli (c.1691) à Christian Ritter (1650-1717) en passant par la danse traditionnelle bulgare, insérant son propre lamento et rendant présent le bruissement de la forêt amazonienne. Les instruments du continent tels que cornet, flûtes verticales et à conduit, sonnailles et percussions multiples, maracas, cuatro, arpa llanera épousant violon, guitare, violoncelle baroques, comme le théorbe joué par la compositrice procurent une texture sonore inouïe. Si bien que dans ce vieux mythe grec rajeuni par le chamanisme sud-américain, la Nature prend une dimension supplémentaire puisque l'homme fait corps avec elle et l'honore sans contrainte. L’Orphisme décuple alors sa vérité pour étreindre la Terre toute entière, le Temps, la Mort et, finalement, tout ce qui nous relie aux forces extérieures à l'homme. De cette pensée hardie « Orfeo chaman » exprime les forces qui pèsent sur l'être humain mais sans drame majeur, la mort elle-même participant du déroulement du monde... L'ensemble des interprètes font preuve d'un engagement, d'une musicalité et d'une justesse de ton absolument remarquables à l'égal de ces huit acrobates virevoltant à vous couper le souffle et d'un ensemble instrumental Arpeggiata, ici au sommet de sa forme. L'Eurydice de la mezzo suédoise- chilienne, Luciana Mancini, se révèle aussi agile dans le chant populaire latino-américain et la danse qu'elle l'est dans les cantates baroques. Vincenzo Capezzuto impressionne par la beauté de son chant et la dignité de son jeu scénique (Butes et Nahual ). Emiliano Gonzalez-Toro, talent accompli, incarne ici un héros d'une simplicité grandiose. Nahuel Pennisi, enfin, Orfeo vulnérable et sublime dont la cécité potentialise l'expressivité en un engagement musical et humain total. L'image de ce jeune homme vêtu d'un brocart vert-mordoré qui s'avance lentement assis sur une tortue - et qui chante : « Serai-je capable de lutter contre la mort et de conjurer les ténèbres où je serai invisible ? » soulève une émotion qui ne cessera plus. Quant à son triple cri -« Eurydice ! » à la fin de l'Acte II, il demeurera légendaire. Il faut enfin rendre un hommage particulier à Christina Pluhar qui sut porter son choix sur un tel interprète, à sa caressante direction du geste et du regard, à sa capacité à exprimer si puissamment le courant universel qui unit Monteverdi au Continent sud-américain et -par une prodigieuse assimilation- à engendrer une œuvre actuelle qui, au delà de ses imperfections, touche, ravit et bouleverse. La musique contemporaine existe. C'est ici qu'elle palpite. Bénédicte Palaux Simonnet Son 10, Livret 10, Répertoire 10, Interprétation 10

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