Flocon de neige à l'Opéra de Paris

par
la fille des neiges
Snegourotchka, la pesanteur et la grâce Les aventures d'un « Flocon de neige »  au printemps - titre que l'on préférera à « Fille de neige » -  : est-ce là un sujet d'opéra ? Il faut être né en terre russe pour ressentir l'extase lyrique que peut procurer la sublime et fragile beauté d'un flocon de neige ! Et utiliser ensuite les réactions du poète-berger, de la rivale, du tsar - allant de l' émerveillement à l' indifférence - comme ressorts dramatiques... C'est tout le mérite de la mise en scène du troisième opéra de Rimski-Korsakov (1844-1908) par Dmitiri  Tcherniakov. Ce dernier parvient à suggérer cet étrange état où l'on est - dans le même instant - bousculé par la truculence, le sarcasme, la brutalité et attendri par la splendeur éphémère de la poésie de la nature et des sentiments. Côté brutal, voire trivial : le campement de mobile home dans les bois qui sert de décor au deuxième acte, la « ronde et chanson du castor » suivie de la « danse des bouffons » de l'acte III traitée en Bacchanale sylvestre (avec académies obligées) ou encore, les couleurs crues des costumes. Quant au versant sensible, il s'incarne, avant tout, dans le délicieux personnage de Snegourotchka que l'on découvre en bonnet blanc à pompon, dans une salle de classe, ravie d'assister à la répétition des enfants-oiseaux sous la férule de l'imposante Dame Printemps - sa mère jadis séduite par le père Gel. La poésie culmine avec le tableau final de la forêt onirique où les arbres dansent lentement. L'héroïne obtient alors de connaître la chaleur de l'amour qui la tue, l'amant fou périt de désespoir et le Tsar ordonne un banquet pour célébrer le retour du soleil. Entorse au livret : la jeune fille se tourne à la fin vers le berger qui l'a dédaignée au lieu de choisir son prétendant Mizguir. Les chœurs rustauds très sollicités, sont, pour une fois, en situation. Martina Serafin campe une fougueuse et rayonnante Koupava, Thomas Johannes Mayer, un sombre Mizguir, Elena Manistina donne une ample stature à Dame Printemps tandis que le père Gel (Vladimir Ognovenko) aux beaux airs nostalgiques est un peu desservi par son trench-coat et un jeu étriqué. Les parents adoptifs (Bonhomme Bakoula/ Vasily Gorshkov et La Bonne femme/ Carole Wilson) affectueux, pleurnichards et cupides savent jouer du registre comique voire grotesque. Le ténor Maxim Paster, remplaçant de dernière heure offre de beaux moments élégiaques dans le rôle du vieux Tsar humain et paternel. Le personnage emblématique de l'âme russe (sa troisième chanson à l'acte III est d'une beauté légendaire), le berger-poète Lel est habituellement confié à une voix d'alto. Ici, le contre-ténor Yuriy Mynenko, affublé de longs cheveux décolorés et d'une dégaine de Byker, fait preuve d' une admirable musicalité alliée à une vigueur teintée d'ironie, mais son timbre déçoit dans les duos. Même vigueur chez l'Esprit des bois (Vasily Efimov) et les rôles secondaires. Enfin, comment rêver d'une plus délicate fille de neige à la voix pleine, sonore, pure « et » charnue qu'Aïda Garifullina ? Le chef Mikhail Tatarnikov, d'une battue élastique, ample, aussi attentive aux voix que précise, maîtrise les nombreux effets instrumentaux et soli de chaque pupitre alternant avec de grands ensembles, pour conduire cet imposant équipage (- un prologue et quatre actes !) à bon port. On notera les ingénieux effets de gouslis (harpe et piano) au finale de l'acte IV et le jeu des porte-voix à « l'appel des hérauts » (acte II). Si la fascination du compositeur pour les innombrables figures de leitmotive comme la conception orientale du temps peuvent parfois déconcerter l'auditeur occidental, l'attrait de la nouveauté compense cet inconvénient. Car, si on connaît déjà bien en France le populaire « Coq d'or » (1906-1907), « La fiancée du Tsar » (1898) un peu moins « Kachtcheï l'immortel » (1901-02) conte automnal, ou « La légende de la ville invisible de Kitège et de la vierge Févronia » (1903-05), le troisième de ses opéras, « Snégourotchka » (créé en 1882) tout comme les deux précédents « La Pskovitaine » et « La nuit de mai »,  sont très peu connus et représentés hors régions russophones. Pourtant, le compositeur était familier du public français dès le début du XXe siècle grâce à la pénétration de la littérature russe et aux efforts de l'éditeur Bélaïev. Ami de Liadov, Borodine, Balakirev ou Cui, Belaïev fit jouer au Trocadéro les 22 et 23 juin 1889  des œuvres de Rimsky-Korsakov, Glazounov, Borodine et Moussorgsky. Si bien que la culture nationale russe imprégna toute une génération d'artistes tels Ravel (pensons seulement à l'influence de « Schéhérazade »  et d' « Antar ») ou Debussy qui s'écriait en 1908 - « Allez écouter Boris, tout Pelléas s'y trouve ! ». Influence qui devait culminer avec les Ballets russes et Stravinsky. Sans doute l'audace de l'auteur du « Sacre du Printemps » a-t-il refroidi ensuite quelque peu l'intérêt pour ses précurseurs dont Rimsky-Korsakov. En outre, sa fabuleuse carrière de pédagogue et la faveur symphonique qu'il rencontra, ont peut-être, au fil du temps, éclipsé la verve opératique. Voilà donc, enfin, une mise en scène pleine d'énergie vitale, de couleurs criardes (costumes d'hier et d'aujourd'hui hardiment mélangés), de poésie, qui rend justice à une œuvre aussi magnifique que profondément enracinée dans sa terre natale et son époque. Bénédicte Palaux Simonnet Paris, ONP Bastille, le 15 avril 2017

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