Grigory Sokolov, « le » grand pianiste d’aujourd’hui

par
Sokolov

Dans le cadre de la série ‘Les Grands Interprètes’ organisée par l’agence de concerts Caecilia, voir entrer en scène ce colosse, avec cette force tranquille qui semble inaltérable, impressionne ; et l’entendre égrener les premières notes de la Sonate en ut majeur K.545 de Mozart avec une sonorité vaporeuse montre que le sobriquet de « facile » qu’on lui attribue, Dieu sait pourquoi, est totalement erronée si l’on en juge par la rapidité des traits ; l’Andante est négocié comme un air de concert sans voix soliste, alors que le Rondo est pris à un tempo extrêmement modéré. Puis, selon une pratique devenue courante, l’artiste enchaîne la Fantaisie K. 475 à la Sonate K. 457. La tonalité d’ut mineur, commune aux deux oeuvres, prend une dimension souvent mystérieuse avec des battues en tremolo dont la virulence accentue le tragique. La précision du jeu n’aseptise en rien la tendresse des demi-teintes avec un brin d’ironie suscité par les dissonances audacieuses ; et la véhémence insoupçonnée de certaines phrases se voile rapidement de larmes amères.
La seconde partie du programme est dédiée à deux grandes pages de Robert Schumann. L’Arabesque en ut majeur op.18 est développée en une seule ligne que ponctue une main gauche péremptoire. Avec un lyrisme de grande envolée est attaquée ensuite la Fantaisie en ut majeur op.17, passionnément exposée selon les indications de la partition ; l’aigu s’irise de mille couleurs sur les arpèges grondants de la basse, avant de céder la place à une intériorité toute méditative. Le Mässig médian s’édifie à coup d’octaves puissantes ; et la précision ahurissante de la technique permet de livrer sans ambages la coda et les redoutables sauts qui provoquent l’effroi de tous les pianistes. Et le Lento final n’est plus que l’expression d’une bouleversante nostalgie.
Devant l’enthousiasme délirant du public genevois, Grigory Sokolov concède six bis dont un Moment musical de Schubert et la Mazurka op.68 n.2 de Chopin à fendre l’âme.
Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, le 4 novembre 2016

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