La conscience du peuple russe

par
Schnittke

Alfred SCHNITTKE
(1934 - 1998)
Requiem-Trois hymnes sacrés pour choeur mixte
Katarzyna OLES-BLACHA (soprano), Monika KORYBALSKA (soprano), Agnieszka KUK (soprano), Olga MAROSZEK (alto), Dominik SUTOWICZ (ténor), Ensemble instrumental de la Philharmonie Artur Malawski à Rzeszow, Choeur de la Faculté de Musique de Rzeszow, dir.: Bozena STATIOWSKA-CHROBAK
2017-DDD-46'22-Textes de présentation en polonais et anglais-Dux 1407

Au fur et à mesure que le temps passe et que son oeuvre nous devient plus familière, nous devons nous rendre à l'évidence: Alfred Schnittke est non seulement l'un des plus grands compositeurs de la fin du 20ème siècle mais aussi l'un des rares qui semblent promis à demeurer dans l'histoire de la musique autrement que par un nom dans un dictionnaire. Il suffit de voir les publications discographiques qui lui sont consacrées par comparaison avec la plupart des autres créateurs contemporains: alors que nombreux sont ceux qu'on ne publie déjà plus, Schnittke voit toujours ses partitions enregistrées avec régularité. Il n'est d'ailleurs pas bien difficile de comprendre pourquoi. A l'instar de celui de Chostakovitch, son art possède un impact immédiat, terrible et durable; l'un des héritages les plus lourds de l'époque soviétique. Tout comme celle de son illustre confrère, sa musique n'a pas la sophistication de celle de nombre d'autres collègues à l'audience bien plus restreinte mais n'est pas dénuée de valeur pour autant. Au contraire: elle est efficace et, surtout, reste connectée, à la différence de bien d'autres, avec son temps et ses angoisses, auxquelles elle essaie d'apporter, à sa manière, un peu de réconfort ou, tout au moins, d'empathie. Cette dernière est bien présente dans ce Requiem mais on n'y trouvera guère de réconfort: il porte en lui l'effroi, l'inquiétude, l'insécurité d'un monde à jamais déstabilisé par le triple traumatisme du nazisme et des pouvoirs soviétique et maoïste, un traumatisme prolongé aujourd'hui par des racines multiples appelées terrorisme, fanatismes religieux de tous bords, résurrection de fantômes du passé, catastrophes climatiques et tant d'autres plaies. L'autre versant de ce que nous oserons appeler un chef-d'oeuvre est une foi en Dieu inébranlable, criée ici et là presque comme un défi à l'autorité déicide qui, non contente d'avoir interdit la pratique du culte, avait de surcroît dynamité les édifices religieux les plus symboliques du sol russe. Composé en 1974-1975, le Requiem consiste en quatorze courtes pièces mais omet, de manière très révélatrice, le Lux aeterna et le Libera me, c'est-à-dire les passages, habituellement présents dans le texte de la messe des morts, les plus porteurs d'espoir. Stigmate de l'époque où il a été écrit mais aussi, surtout sans doute, révolte contre l'immobilisme du pouvoir en place, le recours à des guitares électriques ne pourra surprendre que ceux qui ignorent encore à quel point la culture pop, dont ces instruments sont un des symboles forts, était encore punissable dans la Russie de Léonid Brejnev. L'instrumentation est particulièrement bien pensée: l'orgue, le xylophone, les guitares déjà citées, entre autres, donnent des perspectives toujours variées et renouvelées aux textes chantés et aux voix elles-mêmes qui, ici, sont soutenues par les instruments, là subitement livrées à elle-mêmes, là encore comme surveillées par un ostinato menaçant. Le disque, assez court, est complété par trois hymnes sacrés, plus conventionnels mais aussi plus sereins. Ecrits en 1983, ils perpétuent, cette fois avec une sérénité alimentée par la même foi inébranlable, une tradition religieuse qu'aucun régime politique ne saurait détruire. On y est frappé par la douceur de l'expression et l'absence de tout ressentiment; seule persiste une ferveur inébranlable: la grandeur dans la simplicité et la foi. Un disque qui porte à réflexion et propose une halte salutaire dans un monde où tout va trop vite. Important, Schnittke? Non: indispensable!
Bernard Postiau

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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