La musique adoucit les moeurs... mais pas toujours

par
Ottone
Georg Friederich HAENDEL (1685 - 1759) Ottone Max Emmanuel CENCIC (Ottone), Lauren SNOUFFER (Teofane), Pavel KUDINOV (Emireno), Ann HALLENBERG (Gismonda), Xavier SABATA (Adelberto), Anna STARUSHKEVYCH (Matilda), Il Pomo d'Oro, dir.: George PETROU 2016-DDD-71'12, 65'40 et 66'23-Textes de présentation en anglais, français et allemand-Decca 483 1814 (3 cd) Si Haendel termina la version initiale d'Ottone, ou plus exactement Ottone, re di Germania, en août 1722, la préparation de la première, en janvier 1723, fut émaillée de problèmes, en particulier les caprices de la prima donna Francesca Cuzzoni, qui chantait Teofane, caprices qui eurent des conséquences devenues fameuses. S'il faut en croire John Mainwaring, premier biographe de Haendel, le bouillonnant Saxon, excédé par les exigences répétées de son interprète au cours d'une conversation houleuse, aurait menacé de la jeter par la fenêtre si elle prononçait un mot de plus. Heureusement pour la cantatrice, et pour la Musique, il n'alla pas jusqu'au bout de son impulsion. On peut comprendre l'ire du compositeur quand on sait que la distribution rassemblait, par ailleurs, Senesino et Margherita Durastanti, pas moins, des « stars » qui, elles, ne jouèrent pas aux divas! Il ne semble pas que telle mésaventure soit survenue dans l'enregistrement de la présente version car s'il est un mot qui vient de suite à l'esprit à l'écoute de ces plus de trois heures de musique, c'est bien celui d'harmonie. On ne sera pas étonné de constater que Max Emanuel Cencic, dans le rôle-titre, frise une nouvelle fois la perfection. Que ce soit dans Deh! Non dir ou Dove sei, dolce mia vita?, sa grande délicatesse et sa voix toute en émotion apportent au rôle une dimension quasi surnaturelle. Dans cet opéra sans « second rôle », chaque comparse se voit donner l'occasion de briller dans des airs tous aussi merveilleux et étreignants les uns que les autres. C'est, par exemple, le cas avec Anna Starushkevych dans l'aria Ah! Tu non sai ou encore Ann Hallenberg dans le magnifique Vieni, o figlio. Le rôle complexe de Matilda, la cousine d'Ottone, entre humanité profonde, trahison et désespoir, est d'une intériorité qui contraste avec l'exubérance de celui de Teofane, partie tenue vaillamment par Lauren Snouffer laquelle, en prenant ainsi la successsion de la Cuzzoni, doit endosser une partition aux mille jongleries vocales. Pourtant, le récitatif accompagné O grati orrori et l'aria qui lui fait suite, S'io dir potessi, révèlent une caractérisation plus profonde que ce que laisse supposer toute cette pyrotechnie. Dans Affanni del pensier, également, l'émotion affleure à tout moment. On notera aussi l'Adelberto de Xavier Sabata, très émouvant dans chacun de ses airs, en particulier dans le court, tout simple mais élégiaque Lascia, che nel suo viso, dans le somptueux Bel labbro, formato ou encore, surtout, l'admirable Tanti affanni, précédé de son récitatif accompagné Io son tradito. Le nombre de pages admirables donne tout simplement le tournis et on a du mal à concevoir qu'un esprit, si brillant soit-il, ait pu rassembler en un même ouvrage tant de merveilles, même si nombre d'airs sont des réemplois. Les ensembles sont rares: ainsi, en dehors du beau Notte cara des conspiratrices Gismonda et Matilda qui termine l'acte 2 et celui, tout à la fin de l'opéra, entre Teofane et Ottone, il n'y en a pas, hormis le tutti final. En appendice, on trouvera trois airs alternatifs dévolus à Ottone. Robert King et Nicholas McGegan ont proposé en leur temps leur vision de l'ouvrage. Tous deux sont plus qu'honorables mais le luxe de belles voix et le soin qui président à la présente édition devraient désormais donner l'avantage à celle-ci. Bernard Postiau Son 10 - Livret 9 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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