La Roque d'Anthéron 2013 : le piano en majesté

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Passer quelques jours au Festival international de la Roque d'Anthéron c'est la certitude de découvrir les plus grands pianistes du moment mais aussi de découvrir de jeunes pianistes dont on ne risque pas d'oublier le nom. Ce festival a maintenant trente-trois ans et ne cesse d'être une des plus grandes manifestations consacrées au piano. Durant un mois les plus grands noms y défilent : Grigory Sokolov, Abdel Rahman El Bacha, Pierre-Laurent Aimard, Nikolaï Lugansky, Marc-André Hamelin, Stephen Hough, Daniil Trifonov, Zhu Xia-Mei, Alice Ader etc. Il est parfois difficile de faire sa propre sélection. Le village de la Roque d'Anthéron devient pour le temps d'un mois le lieu où il faut être pour écouter du piano.

Chaque jour un minium de deux concerts sont prévus, un en fin d'après-midi et un autre le soir. Les jeunes talents à 18h et les grands noms à 21h. Le 16 août dernier à 18h, on a eu le plaisir de découvrir un jeune pianiste de vingt-sept ans qui est une révélation des Masters de Monte-Carlo en 2012. Miroslav Kultyshev a choisi comme programme les Vingt-quatre Préludes opus 28 et la Deuxième Sonate en si bémol mineur opus 35 de Chopin. Dès le premier prélude, on sent le pianiste sûr de lui et de ses capacités ; tout est parfaitement contrôlé et équilibré. Ce jeune russe est un habitué de la scène et n'en est pas à la première exécution de ce cycle. Chaque Prélude est finement ciselé et toujours juste musicalement. Miroslav Kultyshev sait où il va et où il veut nous emmener. Il ne fait pas partie de ces pianistes venus là pour en mettre plein les yeux, la musique de Chopin n'est pas bonne pour cela. La difficulté de ces Préludes de Chopin étant de ne pas en faire un simple recueil de jolies pièces disparates mais un ensemble unique et cohérent de pièces ne pouvant exister que par ce qu'elles sont placées l'une après l'autre. Pari réussi pour Kultyshev. Dans la Deuxième Sonate opus 35, le pianiste russe a montré qu'il avait une grand maîtrise de l'oeuvre et une belle compréhension de l'univers de cette sonate. On se serait attendu par moments à un peu plus d'émotion dans certains passages mais le souffle était là et le caractère inexorable de cette sonate était bien présent. Une belle découverte donc dans deux oeuvres phares du répertoire.
On ne présente plus Stephen Hough, ce pianiste anglais également peintre, compositeur et écrivain. Le répertoire de ce pianiste est immense et montre sa pour la littérature pianistique. On se rappelle la belle intégrale sortie il y a quelques années des Valses de Chopin. Cet artiste curieux de tout est venu interpréter à la Roque d'Anthéron deux grands concertos pour piano du dix-neuvième siècle avec le Sinfonia Varsovia dirigé par Fayçal Karoui. Les deux premiers concertos pour piano de Brahms et Mendelssohn. Au piano Stephen Hough est un maître, sa position ainsi que ses gestes semblent un peu raides mais le son qu'il produit est à l'opposé de l'impression qu'il donne. Un son très puissant, ample et très coloré. Dans le Premier Concerto pour piano opus 25 de Mendelssohn Stephen Hough est dans son élément ; cette oeuvre demande une grande vélocité, un jeu clair sans emphase et beaucoup de lyrisme ; éléments qu'il possède naturellement dans son jeu. Il dialogue aisément avec l'orchestre parfaitement dirigé par Fayçal Karoui. Peu importe la vitesse, Hough est toujours chantant et stable. Une parfaite réussite dans ce concerto de Mendelssohn qui fit poser la question de savoir comment allait être le Concerto de Brahms n°1 opus 15 qui est d'une conception musicale et technique très différente. Encore une fois, Hough fut épatant. Après avoir été aérien, agile voire par certains côtés espiègle, son jeu se métamorphosa complètement. Introduit par un orchestre puissant et lyrique Stephen Hough nous offrit un Premier Concerto de Brahms d'une rare beauté. Le piano de Hough se transforma en un deuxième orchestre dialoguant amoureusement avec le Sinfonia Varsovia. Un son ample, large et charnu envahit tout le parc du Château de Florans. Le jeu de Hough est subtil, sans effets de manche et toujours sincère. Le mouvement lent fut une réussite totale ; le temps semblait sous l'emprise du piano de Stephen Hough. Il est rare d'entendre un pianiste si bien manier l'art risqué et subtil du rubato. Stephen Hough est un artiste intègre et très intelligent qui choisit avec parcimonie ses concerts afin d'être toujours au mieux de ses capacités. Ce concert en est la preuve et fut une belle leçon de musique.

Le lendemain à 18h se produisait le pianiste français Vincent Larderet dans des oeuvres de Scriabin, Franck, Liszt et Rachmaninov. La Deuxième Sonate-fantaisie opus 19 de Scriabin n'a pas vraiment convaincu. Le pianiste semblait un peu stressé ou trop sûr de lui. On a du mal à suivre la ligne mélodique, trop noyée dans la pédale et le son manque parfois d'amplitude. Le tout paraît parfois brouillon. La deuxième pièce est elle plus réussie et plus contrôlée : le Prélude, Choral et Fugue de Franck nécessite un jeu un peu plus sobre et classique que Scriabin. Vincent Larderet est ici davantage dans son élément. Les voix sont bien distinctes et le discours est bien construit. On peut regretter un manque de profondeur dans le Choral mais tout est très vite rattrapé par la Fugue jouée magistralement, très claire et bien "érigée". C'est dans les Funérailles de Liszt que Larderet fit montre de tout son savoir pianistique. Le piège de cette pièce est d'en faire une pièce de virtuosité et d'effets gratuits avec de belles octaves rapides à la fin. Piège où n'est pas tombé Larderet. Il a su montrer la haute profondeur de cette pièce dédiée à trois des amis de Liszt morts lors d'un soulèvement. Vincent Larderet a un jeu très lyrique dans cette pièce et s'attarde parfois sur certaines choses où d'autres passent comme si il n'y avait rien. On sent là un pianiste intelligent. La fin de la pièce fut particulièrement intense et bien amenée. Le concert se termina sur la fameuse Deuxième Sonate opus 36 de Rachmaninov. Les qualités de Larderet se révélèrent ici pleinement ; un jeu généreux et plein de détails. Paradoxalement, sa générosité au clavier fait que parfois son jeu manque un peu de sentiment. La maîtrise est là, le son aussi mais on attendrait un peu plus d'épanchements. Un concert en demi-teinte donc.
Marc-André Hamelin commence à être un habitué du festival de la Roque d'Anthéron. On se souvient de son remarquable concert l'an dernier. Cette année encore, son passage au festival fut un véritable évènement. Charles-Valentin Alkan, compositeur fétiche du pianiste dont on fête cette année le bicentenaire de la naissance ouvrit le récital du soir. Hamelin confirme sa grande connaissance de ce compositeur et nous montre avec la pièce Aime-moi, extrait de Souvenirs que ce compositeur mérite sa place aux côtés des grands romantiques comme Chopin, Liszt ou Schumann. Comment ne pas être subjugué par l'aisance au piano de ce pianiste canadien? Rares sont les pianistes qui fournissent un tel rendu sonore avec si peu d'efforts physiques visibles. Le piano semble trop facile pour lui. Dans la Troisième Sonate opus 58 de Chopin Marc-André Hamelin nous a prouvé encore qu'il était bien plus qu'un immense virtuose. C'est aussi un immense musicien, fin et très respectueux du texte. La virtuosité n'est pas pour lui prétexte à démonstration. Elle est forcément au service de la musique. Chez Hamelin, chaque oeuvre devient transcendante. Le troisième mouvement de la sonate de Chopin fut un vrai moment de tendresse à l'état pur. Chaque note avait son importance et même les cigales se turent comprenant la profondeur de l'évènement. La Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt est selon ses dires son "oeuvre fétiche". Cette oeuvre qui fait partie du cycle des Harmonies poétiques et religieuses est une des plus profondes qu'ait écrit Liszt. La plus religieuse peut-être même. La grande mélodie de cette pièce tenue par la main gauche soutenue par une main droite imitant la harpe fut réalisée admirablement par le pianiste canadien. Un halo sonore d'une grande beauté sortit de son piano. Les mains de ce pianiste n'appuient pas sur le clavier, elles le survole à une vitesse incroyable et sont extrêmement sensibles. Le concert se termina sur le cycle Venezia e Napoli de Liszt avec la funambulesque Tarentelle. Autant dire qu'Hamelin fut dans ces pièces comme un poisson dans l'eau. Poésie, lyrisme et virtuosité sont les trois mots le définissant dans ces tableaux d'Italie. Hamelin nous offrit comme toujours des bis très raffinés avec en supplément une transcription de son cru de la Valse Minute de Chopin. Un pur moment de plaisir. Hamelin n'a fait que confirmer qu'il fait partie des meilleurs pianistes aujourd'hui.

19 août et dernier jour à la Roque d'Anthéron. Le jeune pianiste ukrainien Alexej Gorlatch se présente avec un programme consacré à Beethoven, Brahms et Chopin. Ce pianiste âgé seulement de vingt-quatre ans est vraiment à retenir. Dans la Sonate n° 8 opus 13 "Pathétique" de Beethoven, Gorlatch envisage l'oeuvre d'un point de vue romantique, ce qui peut paraître déroutant au début mais l'intention est tellement bien assumée et réalisée qu'on se laisse porter par la vision de ce jeune pianiste dans une oeuvre archi-connue du répertoire. On est loin des interprétations de Kempff ou Backhaus; toutefois un peu de jeunesse et d'impétuosité ne font pas de mal au compositeur. Alexej Gorlatch joua ensuite les Quatre Ballades opus 10 de Brahms et fut impressionnant de maturité dans ces oeuvres si profondes. Il est rare d'entendre un jeune pianiste virtuose se frotter avec autant de facilité à des oeuvres demandant un certain vécu. Ce jeune pianiste à la technique impeccable termina le récital avec deux grandes oeuvres de Chopin ; la Deuxième Ballade et le Deuxième Scherzo. Encore une fois, Alexej Gorlatch fut imprévisible. Dans la Ballade, une des oeuvres le plus sauvages et passionnées du compositeur le jeune pianiste joua avec fougue et passion en prenant beaucoup de risques et le public ne put attendre la dernière note pour applaudir tant l'interprétation de cette Ballade fut faite avec brio. Il en fut de même pour le Scherzo. Alexej Gorlatch est un jeune pianiste très prometteur, généreux avec le public, jouant chaque pièce avec passion et investissement. Le plaisir de ce pianiste à jouer en public se ressent, et c'est terriblement communicatif.
Dernier soir. Concert consacré au plus beau cycle de la littérature pianistique espagnole : Iberia d'Albeniz sous les doigts du pianiste espagnol Luis Fernando Perez ancien élève de la grande et merveilleuse pianiste Alicia de Larrocha. Le concert du mois assurément. Rares sont les concerts d'où l'on sort sans pouvoir prononcer un seul mot tant la musique que l'on a reçue dépasse notre entendement et nous cloue sur place. Ce jeune pianiste de trente-six ans, connu sans être tant reconnu par rapport à d'autres, est tout simplement ce que l'on appelle un extra-terrestre. Jouer en un seul concert tout le cycle d'Iberia relève du défi sur-humain ; c'est jouer l'une après les autres les oeuvres qui font partie des oeuvres réputées injouables techniquement. Rappelons qu'Isaac Albeniz voulait brûler cette oeuvre estimant qu'aucun pianiste ne pourrait la jouer. Ô combien le compositeur avait tort... Luis Fernando Perez arrive sur scène calme, souriant et se met au piano. Il se concentre quelques secondes et débute la première pièce : Evocacion. Il aura suffit de deux notes pour comprendre que durant la prochaine heure et demie nous allions assister à une des plus belles intégrales d'Iberia. Perez a un sens inné du phrasé, chaque phrase qu'il prononce est d'importance, rien n'est laissé au hasard et tout dans son jeu respire, il ne précipite aucun trait et ne rate aucun point culminant. Le piano de Perez a une palette de couleurs incroyable. Cette musique faite d'étalements harmoniques offre à l'interprète une multitude de plans sonores et une richesse de couleurs qui ont bouleversé la littérature pour piano. Perez semble obtenir encore plus de couleurs sous ses doigts que la partition n'en recèle elle-même. Un son enveloppant et puissant qui ne sature jamais. Luis Fernando Perez a ce qui manque le plus à bon nombre de pianistes aujourd'hui : une grande souplesse. Souplesse physique mais aussi souplesse musicale. Une phrase musicale chez lui n'est pas dépendante de la barre de mesure. Une phrase a obligatoirement une ponctuation et chez ce pianiste espagnol chaque phrase possède sa propre ponctuation bien plus riche que dans la littérature ou le langage oral. En somme ce pianiste parvient à nous faire oublier qu'il joue au piano une partition d'Albeniz ; Luis Fernando Perez nous raconte Albeniz et toutes ses impressions d'Espagne. La révélation de la Roque d'Anthéron. Un pianiste à suivre assurément qui laisse songeur quand à son avenir...

François Mardirossian
La Roque d'Anthéron, du 16 au 18 août 2013

 

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