Le multi-percussionniste Christoph Sietzen vient à Bozar. Rencontre.

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Christoph Sietzen © Stefan Sietzen

"Pour moi, le plus important, c'est que l'auditeur oublie quel instrument je joue"
Le multi-percussionniste luxembourgeois Christoph Sietzen, "Jeune artiste de l'année" des International Classical Music Awards 2018 (ICMA), "Rising Star" de l'European Concert Hall Organisation, a fait ses débuts au Festival de Salzbourg à l'âge de 12 ans et il est lauréat du Concours international de musique de l'ARD*. Né à Salzbourg, il a commencé la percussion à l'âge de six ans et il a ensuite étudié le marimba avec Bogdan Bacanu avec qui il a fondé le "Wave Quartet". En dépit de ses 24 ans, il a déjà joué dans plusieurs grandes salles internationales tels le Wiener Konzerthaus ou le Suntory Hall de Tokyo et avec des orchestres allemands de premier plan. Mais c’est en compagnie de son Wave Quartet qu’il proposera à Bozar, le 14 mai, un programme varié qui donne une idée de l’étendue de son répertoire : de Bach à Piazzolla. Outre ses activités de concertiste, Christoph Sietzen enseigne à l'Université de Musique et des Arts du spectacle de Vienne depuis 2014.

Remy Franck l'a rencontré.

- On devrait peut-être commencer par le début. Comment êtes-vous arrivé à la percussion ?
En maternelle, j'étais dans un groupe de xylophones et je jouais sur un petit xylophone de l'Orff-Schulwerk. J'y ai pris beaucoup de plaisir. Comme mes grands-parents et mon oncle étaient musiciens, ils m'ont emmené chez un professeur, Martin Grubinger Senior, le père du jeune Martin Grubinger, percussionniste bien connu ; il m'a tout de suite mis sur un grand marimba !
Il existe de nombreuses approches de la percussion. Beaucoup viennent de la batterie, jouée en pop ou en jazz. Mais j'ai toujours beaucoup aimé le marimba du fait de son caractère à la fois mélodique et harmonique. A l'âge de huit ans, j'ai aussi commencé la contrebasse de façon relativement intensive. Mais à 14 ans, j'ai dû prendre une décision quant à la voie à suivre de façon professionnelle. La percussion m'attirait du fait de la quantité des instruments qu'elle réunit. Je me suis dit : "si je joue le marimba, la caisse claire, les timbales, le xylophone, le vibraphone et tous ces instruments, il n'y a pas de place pour la contrebasse."

- Est-ce à ce moment-là que vous avez décidé de faire de la musique votre profession ?
Non, je l'avais décidé avant... je le savais dès la maternelle. Ce n'était sans doute pas bien réaliste à l'époque mais cela a toujours été très clair pour moi.

- Aviez-vous des modèles ?
Mon oncle qui est violoniste m'a déjà influencé. Et puis Martin Grubinger Junior qui n'était pas encore très connu à l'époque ; et il y eut bien sûr mon professeur de marimba, Bogdan Bacanu chez qui je suis arrivé à l'âge de 14 ans. Il était important pour moi tout comme Peter Sadlo, un grand percussionniste.

- Helga Rabl-Stadler, la Présidente du Festival de Salzbourg, a dit que vous étiez le prochain Chick Corea. Un sacré programme...
Oui, c'est vrai. A l'époque, j'avais 12 ou 13 ans. Suzanne Harf, une Luxembourgeoise qui y travaillait, avait rendu possible le contact avec le Festival. J'y ai joué du marimba et de la contrebasse. C'est probablement de là que vient son propos.

- Aujourd'hui, pour beaucoup de gens, les percussions sont liées au terme "frapper". Quand j'entends ce que vous faites sur le marimba, c'est plus qu'une simple "gifle".
La batterie et la percussion ont connu un développement incroyable et ce n'est pas terminé. Il y a 50 ans, les tâches à l'orchestre étaient relativement limitées ; elles se sont incroyablement étendues par la suite. Mon instrument principal a longtemps été le marimba, un instrument qui a plus à voir avec le piano qu'avec la batterie, par son côté harmonique et mélodique. C'est un instrument beaucoup plus musical que la batterie mais il n'a pas la même tradition que le piano ou les instruments à cordes. C'est maintenant que l'instrument et le répertoire se développent comme cela s'est produit avec le piano ou le violon il y a 200 ou 300 ans.

© Stefan Sietzen

- Evelyn Glennie a dit que Corigliano et Bright Sheng avaient écrit pour elle des œuvres dans lesquelles il fallait "chanter". Est-ce que le "chant" est aussi important pour vous ?
Absolument ! La voix est l'instrument le plus naturel du monde et chaque musicien essaie d'imiter la voix. Avec les percussions, et surtout avec le marimba, nous avons le problème de ne pas pouvoir tenir les notes. Nous devons donc relever le défi et travailler très fort l'imagination sonore intérieure pour créer le chant.

- Quand on vous voit jouer, il y a aussi quelque chose de dansant ; vous dansez entre les instruments, vous flottez parfois...
Oui, absolument ! Il y a des raisons pratiques à cela. Mais pour en revenir à la frappe, nous ne frappons pas ! Nous ne battons pas avec la puissance musculaire, nous utilisons notre poids corporel. C'est ce que j'ai découvert quand Bogdan Bacanu est devenu mon professeur de marimba. Il a étudié au Japon avec Keiko Abe. C'est une femme petite et délicate, elle est toute légère et elle n'a presque pas de muscles. Alors elle a développé cette technique. Vous ne frappez pas : vous soulevez le bras et vous le lâchez et c'est le poids du maillet qui fait le son. C'est peut-être pour cela qu'on dirait de la danse. C'est un bon signe quand le jeu semble léger, pas fatiguant. L'impression est encore intensifiée avec un ensemble. Si quatre joueurs de marimba ne jouent pas ensemble, cela s'entend très vite. Et pour être vraiment ensemble, il est extrêmement utile d'avoir le même mouvement. C'est ce qui fait que les mouvements ressemblent presque à une chorégraphie.

- Il y a quelque chose de presque chamanique dans ce propos...
La percussion est presque aussi vieille que l'humanité. Et je pense que c'est aussi l'un de ses grands charmes. Rythme, battement du pouls,... ils relient simplement les gens les uns aux autres.

- Vous avez parlé du nombre d'instruments à percussion. Combien en utilisez-vous ?
Ce serait un mensonge de dire que je peux tous les jouer. Il y a des groupes d'instruments particulièrement importants dans les percussions classiques. Il s'agit notamment des instruments à maillet, c'est-à-dire le marimba où l'on joue avec quatre maillets, les xylophone, vibraphone et glockenspiel que l'on retrouve également dans l'orchestre. Puis, bien sûr, il y a toutes sortes de tambours. Le petit tambour est un instrument très important dans l'orchestre. Viennent ensuite les différents tomtoms, bongos, congas, que vous pouvez jouer avec des maillets mais aussi avec la main, ce qui nécessite bien sûr une technique spécifique de jeu. Puis il y a le tambourin, le triangle, qui sont également dans l'orchestre. En fait, il est impossible de maîtriser parfaitement tous les instruments. Ce n'est pas pour rien que certaines personnes ne jouent que du conga dont elles maîtrisent parfaitement les techniques.

- Mais parfois, vous utilisez aussi des casseroles et des poêles !... Quels sont les instruments les plus bizarres que vous ayez utilisés ?
C'est là aussi un des aspects passionnants de la percussion : je dirais qu'on peut théoriquement toucher n'importe quoi. Mais même si le compositeur recommande  quelque chose, il ne faut pas prendre n'importe quoi mais plutôt développer ses idées sonores. Il faut tenir compte de la manière exacte dont la percussion doit sonner dans la salle où les idées du compositeur sont reproduites. Il y a aussi la question des maillets. Il y en a de plus durs, de plus mous, de poids différents, de matériaux différents,... Il y a vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup de possibilités...

- Mais le marimba est votre instrument préféré ?
Je ne dirais pas qu'il est mon préféré. J'ai commencé avec lui et c'est définitivement l'un de mes instruments préférés. Mais je ne veux exclure aucun autre instrument parce que je les aime tous... Ils permettent, lorsque vous jouez en soliste, de montrer une infinité de facettes et je remarque que cela fascine mon public de façon insensée. Le grand art, c'est de pouvoir faire beaucoup avec peu de chose. Il n'est pas toujours important d'avoir des centaines d'instruments sur scène. Certains percussionnistes sont sur scène avec un marimba pendant une heure et demie et le public reste attentif. Pour moi, le plus important, c'est que l'auditeur oublie mon instrument et se concentre pleinement sur ce qui est joué.

- Et qu'en est-il de la logistique ? Un multipercussionniste comme vous a besoin d'un camion !...
Oui, c'est vrai, quand je suis sur la route, c'est généralement dans un camion. Mais cela signifie aussi que j'ai jusqu'à trois heures de travail pour monter et démonter avant et après le concert. Parfois, j'envie les violonistes ou les flûtistes.

- Pouvez-vous nous parler du 'Wave Quartet'.
A 14 ans, quand je suis venu voir mon professeur Bogdan Bacanu, il avait un duo de marimba qui venait de remporter tous les prix lors d'un concours international. J'ai joué avec lui en duo. Un jour, il a suggéré de former un quatuor. L'idée était d'élargir le répertoire. Nous n'avons pas de répertoire en musique baroque, classique ou romantique. Et mon professeur et moi sommes de vrais fans du baroque. J'avais déjà joué en duo avec lui un concerto pour clavecin de Bach. Nous avons essayé de ne pas travailler Bach pour marimba, mais plutôt le marimba pour Bach avec pour consigne de n'omettre aucune note. Nous avons joué à quatre et c'était très amusant ; nous avons donné des concerts relativement vite. C'est un risque, au début, mais le public a beaucoup aimé. Les concerts se sont ajoutés, toujours plus, et... nous jouons ensemble depuis neuf ans.

Le 'Wave Quartet' © Christian Herzenberger

- Comment est né le nom 'Wave Quartet' ?
Nous l'avons pris du 'Wave Duo'. Je pense qu'il nous  convient bien du fait de nos mouvements, de notre 'chorégraphie' et de ses 'mouvements ondulatoires'.

- Comment se répartit votre carrière entre les récitals en soliste, le Wave Quartet et les concerts avec orchestre ?
Mes activités se répartissent entre ces trois domaines que je dois aussi concilier avec l'enseignement, car j'enseigne à l'Université de Vienne. J'aime toutes mes activités, mais la musique de chambre me tient particulièrement à cœur : communiquer en jouant, échanger, apprendre les uns des autres... Et, plus banalement, voyager ensemble ; c'est beaucoup plus amusant que de voyager seul à travers le monde.

- La question du répertoire est-elle un gros problème ? Il y a bien sûr les arrangements, mais je suppose que vous cherchez aussi du nouveau répertoire...
Nous avons la chance de travailler avec un grand orchestre baroque, l'Orfeo Baroque Orchestra. C'est extrêmement stimulant de travailler avec des musiciens qui viennent d'une toute autre orientation. Jouer avec cet orchestre baroque, ça fonctionne mieux qu'avec un orchestre symphonique. Les musiciens baroques pensent l'articulation autrement. Curieusement, ils sont beaucoup plus proches de l'élément percussif et travaillent avec une extrême précision rythmique. C'est une très belle fusion. L'orchestre baroque nous convient mieux aussi en termes d'instruments et de timbres.

- Qu'est-ce qui est important pour vous lorsqu'il s'agit de nouvelles œuvres contemporaines ?
Quand on travaille avec un compositeur comme Emmanuel Séjourné qui est lui-même percussionniste, cela marche très bien. Pour notre ensemble, nous aimons une musique mélodieuse, harmonieuse et pas trop "folle". Pas trop atonale ou avant-gardiste. C'est tout simplement notre goût personnel qui s'est développé de cette façon. Et cela limite considérablement le choix des compositeurs. Si vous connaissez déjà certaines œuvres d'un compositeur, vous savez à peu près à quoi vous vous engagez. Et bien sûr, il est très important de savoir si un compositeur sait ce qui est faisable. Nous sommes en contact étroit avec les compositeurs et nous nous assurons que nous sommes capables de bien interpréter leurs pièces. Mais nous préférons travailler le répertoire existant que la musique contemporaine car ce qui est important pour nous, peu importe ce que nous arrangeons, qu'il s'agisse de Bach ou de Piazzolla, c'est de respecter la musique et d'essayer de rendre l'idée qui la sous-tend. Chez Bach, par exemple, nous essayons de percevoir l'ensemble de la pratique de l'interprétation et de la transférer sur notre instrument. Cela va tellement loin que nous jouons tous du clavecin simplement pour mieux comprendre la musique des concertos pour clavecin de Bach.
Propos recueillis par Remy Franck
Le 1er mars 2018

* Le Concours international de musique de l'ARD (Internationaler Musikwettbewerb der ARD) est un concours international de musique classique qui se déroule chaque année à Munich et est organisé par l'ARD (groupement public de neuf radios régionales allemandes).

Le Wave Quartet sera à Bozar, le 14 mai à 20h.
Programme :
- Emmanuel Séjourné : Attraction, pour marimba, vibraphone et bande
- Iannis Xenakis :
Rebonds B
- J.S. Bach :
Chaconne (Partita pour violon, BWV 1004), arr. pour marimba
- Stawart Copeland :
Sheriff of Luxembourg
- Josh Groban :
The Wandering
- J.S. Bach :
Concerto pour 2 clavecins, BWV 1061a (arr. Bogdan Bacanu pour 4 marimbas)
- Astor Piazzolla :
La Muerte del Angel
- Astor Piazzolla :
Milonga - Tanguedia - Oblivion - Libertango
- G. Quinterro / R. Sanchez :
Tamacun

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