Le passé de Favart comme si vous y étiez

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Histoire de l’opéra-comique par Castil-Blaze
Le nom de Castil-Blaze (1784-1857) n’est pas tout à fait oublié. Essayiste infatigable, il fut aussi critique et… arrangeur. Passionné de musique contemporaine, il produisit ainsi des versions “à la française” d’opéras tels Der Freischütz (sous le nom de Robin des Bois), Don Giovanni, Oberon (Huon de Bordeaux) ou Anna Bolena. Grâce à ces représentations, pourtant tronquées, le public français eut une première occasion de connaître des chefs-d’oeuvre. A sa mort, reposait à la bibliothèque de l’Opéra le manuscrit inachevé d’une Histoire de l’opéra-comique, se terminant sur le décès du compositeur Henri Berton en 1844. Comme l’expliquent les présentateurs à propos d’écrivains tels Fétis ou Castil-Blaze : “L’intérêt de leurs ouvrages réside essentiellement dans le reflet de la sensibilité d’une époque, bien davantage que dans l’exactitude des informations chronologiques qu’ils contiennent.” A la lecture, ce commentaire s’avère exact. Castil-Blaze écrit bien : sa description de la visite de comédiens indiens d’Amérique sous Louis XV vaut son pesant d’or. Mais il évoque aussi joliment l’opéra-comique sous la Terreur (ah, le passage où Robespierre, imbibé,  livre le lendemain ses compagnons de beuverie à la guillotine !), la brillante carrière du ténor Elléviou, ou la fin un peu mélancolique de la vie de Grétry, dont il fut le secrétaire. Il possède aussi le sens de la formule : ainsi, parlant de Nicolas Isouard, auteur lyrique célèbre sous l’Empire, il s’amuse des idées minutieusement étiquetées par le compositeur : “La complainte dût-elle se changer en turlurette et le Sanctus devenir chanson de cabaret. La musique n’ayant d’expression que celle qu’on veut bien lui donner. » L’ouvrage comporte trois parties, et s’échelonne en suivant l’ordre chronologique des créations.  La première, intitulée “Les Foires”, relate les débuts du genre jusqu’à la Révolution. C’était l’époque du librettiste Favart (d’où le nom de “salle Favart” donné au bâtiment de l’Opéra-Comique) dont il cite de nombreuses lettres savoureuses, de Duni, de Monsigny et de la belle cantatrice Sophie Arnould. Sur Grétry, très admiré, il attire par exemple l’attention sur les similitudes entre les finales de l’acte I de L’Amant jaloux et de l’acte II des Noces de Figaro de Mozart. La deuxième partie s’étend de 1789 aux débuts de l’Empire. L’auteur n’hésite pas à désigner cette période comme l’âge d’or du genre : Paris disposait alors de 38 scènes lyriques ! C’était l’époque où les autorités changeaient joyeusement les livrets d’après la sensibilité politique du moment en supprimant, par exemple, toute allusion à la monarchie etc (les soviétiques n’ont rien inventé). On assiste au déclin de Grétry et aux débuts de Méhul et de Dalayrac. La troisième partie va de 1801 à 1844, et nous suivons l’ascension d’Herold, de Boieldieu et bientôt d’Auber. Castil-Blaze résume chaque opéra-comique important en l’assortissant parfois de commentaires. Ceux de Zémire et Azor, de Lodoïska ou de Zampa sont particulièrement bien rédigés. A la fin du livre, le lecteur reste ébloui devant le nombre impressionnant d’oeuvres créées et… oubliées. Il doit y avoir parmi cette centaine d’opéras-comiques de ravissants petits chefs-d’oeuvre. Il faudrait par exemple redécouvrir Dalayrac ou Berton, dont notre critique écrit le plus grand bien. Le corpus de notes impressionne, et l’ouvrage se termine par plusieurs index : personnes, oeuvres, incipit, lieux et institutions, notions. Passionnant donc. Je ne résiste pas, pour terminer, à citer Castil-Blaze lui-même. Un moment, il parle d’un arrangement d’un air de Grétry qu’il retrouve dans La Juive d’Halévy : il commente alors “Ne disons pas de mal des arrangeurs, ils font quelques fois preuve d’un vrai talent. » Venant de la part de l’auteur de Robin des Bois, voilà qui ne manque pas de sel !
Bruno Peeters
Castil-Blaze, Histoire de l’opéra-comique, ouvrage présenté par Alexandre Dratwicki et Patrick Taïeb, Editions Symétrie, Lyon, 2012, 341p., 47 euros

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