Le point zéro pour un grand festival

par

Grain de la Voix

Pour sa 55e édition, le Festival de Flandre à Gand (du 15 au 29 septembre 2012), fidèle à son esprit de diversité et de créativité aux horizons culturels variés, proposait une série de représentations aux couleurs et aux langages tout aussi multiples que singuliers. La direction artistique de cette saison 2012 a choisi « le point zéro » pour fil conducteur, invitant des personnalités telles que Jessye Norman ou Andreas Scholl, mais avec aussi des créations audacieuses comme Terra Tango ou encore Graindelavoix. Terra Tango associe la danse, la musique, la projection sur un écran muet et quelques accessoires de théâtre. Sous la baguette de Vincent Morelle, chorégraphe et danseur contemporain, aussi curieux qu’inventif, le spectacle propose une lecture du tango autour d’une scénographie aussi bien dansée qu’imagée ou suggérée. Réunissant trois quatuors -un quatuor musical (piano, violoncelle, bandonéon et violon), un quatuor de danseurs et un quatuor de danseuses (tantôt en couple, tantôt par genre)-, le spectacle est construit autour d’une thématique universelle et périodique dans le domaine des arts : celle de l’errance en quête d’un idéal ou d’un absolu. Le projet conçu par Vincent Morelle et présenté sur la scène du Capitole de Gand est convaincant et réussi car il dépasse le cadre d’un spectacle divertissant, nous offrant une essence narrative dansée et signifiée, s’affichant comme l’écho d’un contenu pensé, conceptualisé et longuement mûri. Le chorégraphe s’inspire du cadre traditionnel du tango, en propose une interprétation fort élargie et ouverte, introduisant des techniques et procédés dansés externes au tango classique (acrobatie, figures féminines descendant des airs…) et intégre à la scène un écran muet illustrant en quatre temps la thématique traitée par des résonances imagées (scène de dispute amoureuse, expressions dansantes d’animaux, vues de paysages prises d’une voiture en marche et multiplication des silhouettes féminines ou masculines de danseurs). Ecran visuel, quatuor instrumental, danseurs soutenus par des accessoires et des lumières, tous illustrent indépendamment et complémentairement cette thématique universelle de l’errance à travers des rencontres, des humeurs, des passages, des lieux ou des rythmes de vie. Nous retiendrons de ce spectacle habilement et poétiquement mentalisé et formalisé, l’interprétation libre et autonome mais respecteuse des préceptes inhérents à l’esprit du tango. Ainsi, danseurs et danseuses, guidés par un rythme progressif installé dès le début du spectacle, avancent sur scène en alliant le silence à l’effervescence, suscitent l’éveil du désir par la retenue et l’abandon de soi, traduisent les jeux amoureux avec discrétion et explosion autour d’une sensualité des corps assumée mais jamais débordante. Le noyau de l’esprit propre au tango est préservé, prétexte à une scénographie et une thématique, accueillant des ambiances empruntées au continent européen (atmosphères de cabaret, par exemple). Réunir ces paramètres au sein d’un spectacle, c’est une gageure relevée avec brio et contenance par les nombreux artistes investis. Le lendemain, à la Cathédrale Saint-Bavon, le Festival propose un film présenté sous forme de séquences et musicalement illustré par l’ensemble Graindelavoix (film de B. Schelmzer/ Graindelavoix avec A.T. De Keersmaeker et Philippe Genet). On ne s’attarde pas à présenter Graindelavoix, un ensemble vocal et instrumental constitué de musiciens accomplis qui, sous la direction de B. Schmelzer, parcourt les répertoires médiévaux et ceux de la Renaissance entre création et exécution, s’interrogeant sans cesse sur le mystère de la notation : le balancement entre ce qui est écrit et ce qui ne l’est pas, ce qui relève aussi bien d’une conscience que d’un savoir-faire hautement artistiques (ornementation, improvisation). La projection cinématographique présentée en ce début de saison automnale soulève beaucoup de questions. Le programme -fort explicite- nous informe de la démarche artistique de cette coproduction. Le projet, doté d’une source riche et plurielle, n’a malheureusement pas su être traité avec maîtrise et cohérence, comme si les co-producteurs avaient été embarrassés par la richesse et l’ampleur du sujet. Basée sur « le carnet » de Villard de Honnecourt, bâtisseur des cathédrales gothiques du 13e siècle mais aussi trafiquant de reliques, la réalisation artistique prétend illustrer les nombreux volets de cette thématique sous forme d’un « ciné-concert ». Le carnet de Villard de Honnecourt présente des esquisses, des dessins, des schémas, des symboles qui peuvent se lire à deux niveaux : témoignage de l’ingénieur qu’il fut (même si on relève des fautes techniques qui affaiblissent sa figure d’architecte), mais aussi reflet d’un carnet de désirs qui vient s’inscrire dans la tradition poétique des trouvères. A travers ce support livresque, c’est une étendue de lectures et d’interprétations qui s’offre à l’homme artiste de nos jours : comment établir les parallèles entre l’art des chanteurs et celui des bâtisseurs? Une gestion de l’espace à travers la structure architecturale ou l’ornementation musicale, une corrélation entre le temps musical et les parcours géographiques des bâtisseurs, un savoir-faire qui relève d’une transmission orale allant jusqu’à préciser le support mnémotechnique laissé par la trace écrite, dessinée ou suggérée, ou encore cet éternel voyage entre l’univers religieux et celui de l’art ? Ainsi, ce carnet est un puits de richesses multiples, une source historique mais aussi ésotérique qui vient éclairer la dimension psycho-acoustique propre à l’univers médiéval. La projection présentée ici, certes non-aboutie et en gestation, est fort discutable et assez décevante par son traitement. Le film se décompose très vite ou plutôt ne parvient pas à se composer, se construire, s’unifier. Ni souffle, ni rythme, ni concept, ni proposition ou suggestion interprétative, le film se construit et défile autour d’une absence de contenu, de teneur, de chair et d’essence première. Sous l’argument d’une approche mi-spirituelle, mi-métaphysique, on sombre rapidement dans l’anecdotique avec un scénario décousu, ponctué de quelques semblants de profondeurs et de transes qui voudraient restituer les phénomènes d’extase mystique et qui n’ont pas lieu d’être. C’est notre principal regret : comment ce sujet riche de ses multiples perspectives -quête spirituelle ou artistique, compagnonnage, savoir-faire et transmissions, place du sacré dans l’univers médiéval, statut et fonction des reliques,…- ne parvient-il pas à proposer une structure plus solide ou, à défaut d’une belle construction, au moins l’incarnation d’un des nombreux aspects évoqués? Mais heureusement, il offre l’occasion d’écouter l’ensemble Graindelavoix au sein de cette Cathédrale destinée à l’art vocal. Alternant les effectifs (trio féminin accompagné par deux instruments ou polyphonie d’hommes), Graindelavoix s’appuie sur les motets tirés du Codex Cambrai A410 ainsi que sur l’Office à la mémoire d’Elisabeth de Hongrie composé par Pierre de Cambrai et Gérard de Saint-Quentin en Isle dans une interprétation recueillie et hautement réfléchie. Salutaire. Marie-Sophie Mosnier Gent, Festival van Vlaanderen, les 21 et 22 septembre 2012

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