Le tout dernier Don Juan, ce héros

par

Veronica Cangemi et Mario Cassi © Lorraine Wauters

Après le très inconnu Stradella de César Franck qui inaugurait le retour de l'Opéra Royal de Wallonie en ses murs après travaux, Jaco Van Dormael, cinéaste de son état, a mis en scène Don Giovanni, dont Wagner affirmait que c'était "l'opéra des opéras". Les décors de Vincent Lemaire sont criants de vérité et les lumières de Nicolas Olivier les mettent bien en valeur. Don Juan est un trader, opérant dans ses bureaux le jour, dans ses appartements le soir. Après le meurtre du Commandeur, par noyade dans la piscine privée, la suite (air du catalogue, noces de Masetto et Zerline) dans la salle d'ordinateurs fait son petit effet. On aura même droit aux funérailles du Commandeur en direct à la télé. Autres scènes réussies: la reconnaissance par les "conjurés" de Leporello déguisé, le tableau du cimetière très dramatique ou la dernière supplique d'Elvire avant le finale, superbe de tension. Mais il ne s'agit là que de quelques moments particuliers. Le spectacle avançait sans temps morts, rythmé par des récitatifs urgents, impeccables. Van Dormael, même s'il s'avoue "incompétent", possède le sens de la scène lyrique, c'est incontestable. Et celui de la direction d'acteurs aussi : même si Don Juan (Mario Cassi) n'a que deux (petits) airs, il dominait tous les protagonistes par une aisance théâtrale confondante, alliée à une jolie voix au phrasé soigné. Dramatiquement, la palme va à l'Elvire de l'Argentine Veronica Cangemi qui a électrisé la salle à chacune de ses interventions. Une magnifique incarnation d'un personnage pourtant ingrat. Qualité qui peut aussi s'appliquer à Don Ottavio que le beau ténor Leonardo Cortallazzi a défendu de son mieux. Sa fiancée Anna bénéficiait du soprano radieux et puissant de Salomé Jicia qui s'est illustrée autant dans la force que dans la tendresse de ses deux airs redoutables. Avec Leporello, Laurent Kubla, grand habitué des lieux, effectuait une prise de rôle importante : ce fut une réussite. Quant au couple des serviteurs, si Roger Joachim, autre pilier de l'ORW, a bien accentué le côté naïf et un peu falot de Masetto, il était dominé par l'adorable et pointue Zerline de Céline Mellon au physique idéal. Luciano Montanario, enfin, incarnait un Commandeur meilleur mort que vivant. Grand chef baroque, Rinaldo Alessandrini a parfaitement dirigé la célèbre partition, soulignant -entre autres- le sens de la spatialité cher à Mozart, dans le final du premier acte par exemple. Par contre, il a surpris tout le monde en déposant la baguette après la mort du "dissolu puni " : pas de sextuor final donc. Il renouait ainsi avec une tradition que l'on croyait oubliée. Mais... pourquoi pas, finalement ?
Bruno Peeters
Liège, Opéra Royal de Wallonie, le 20 novembre 2016

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