Leif Ove Andsnes et ses amis brillent dans les quatuors à clavier de Brahms

par

T. Zimmermmann, L.O Andsnes, C. Tetzlaff, C. Hagen

Quand il écrivit son orchestration du Premier quatuor à clavier, op. 25 de Brahms, Arnold Schönberg se justifia en expliquant qu’il adorait l’oeuvre mais que son plaisir était souvent gâché par des pianistes qui soit n’étaient pas techniquement à la hauteur de cette exigeante partition, soit étaient au contraire très bons mais écrasaient sans pitié les cordes. Il ne fait aucun doute qu’il n’eût pas émis ces commentaires s’il avait eu la chance d’entendre ce que Leif Ove Andsnes montra l’autre soir dans les trois quatuors à clavier de Brahms au Palais des Beaux-Arts. La façon dont le pianiste norvégien tint la partie de piano de ces merveilleuses oeuvres mérite vraiment le qualificatif d’exceptionnel: jouant avec une liberté totale, sans jamais se brider de peur d’écraser les trois instrumentistes à cordes, il mit en évidence des qualités instrumentales et interprétatives hors du commun. Quel plaisir d’entendre un pianiste si fin interprète de cette musique, et arborant une technique à ce point parfaite qu’elle se fait oublier: exceptionnelle égalité des traits, pureté attique du son, virtuosité apparemment sans limites mais discrète. En plus, sa façon de s’intégrer si aisément dans le magnifique tissu sonore des cordes est la marque de l’authentique pianiste-chambriste. Il serait bien sûr injuste de limiter la réussite de cette merveilleuse soirée au seul Andsnes, puisque le pianiste avait su s’entourer d’un tout aussi exceptionnel trio de cordes. La partie de violon était tenue par Christian Tetzlaff qui a maintenant troqué son apparence de jeune homme de bonne famille pour un look plus artiste où ses cheveux ondulés (et peut-être même légèrement décolorés), ramenés vers l’arrière et lui retombant sur les épaules, plus son fin bouc, le font un peu ressembler au célèbre autoportrait de Dürer conservé au musée du Prado. Tetzlaff est vraiment l’héritier de la grande école allemande du violon, au son fin et centré (moins opulent que celui de l’école russe), et avec une probité et une rigueur qui rappellent l’exemple du grand Adolf Busch. A l’alto, on retrouvait la merveilleuse et chaleureuse Tabea Zimmermann, capable de parer sa partie de belles sonorités profondes et moirées. Au violoncelle, Clemens Hagen était d’une autorité sans faille, chantant d’une riche voix de basse les belles mélodies que Brahms confia à sont instrument. Comme le pianiste, les cordes mirent leur magnifique technique (intonation impeccable, fabuleuse maîtrise d’archet) entièrement au service de ces chefs-d’oeuvre avec un amour de la musique et une réelle envie de la servir qui forcent autant le respect qu’elles suscitent l’admiration. Si les trois oeuvres au programme furent superbement servies, l’interprétation du Premier quatuor s’avéra exceptionnelle, avec une virtuosité véritablement grisante des exécutants dans le Rondo alla Zingarese final, où à la phénoménale égalité de toucher d’Andsnes répondit le stupéfiant jeu d’archet des cordes et où le quatuor se trouva transformé en un cymbalum magique. Dans le Deuxième quatuor, op. 26, au caractère plus austère et réservé, le Poco adagio tint véritablement d’un nocturne étoilé, Andsnes guidant avec une calme autorité alors que les cordes déclamaient magnifiquement leurs mélodies. Dans le Troisième quatuor, op. 60 (sans doute le plus joué des trois), Clemens Hagen déclama de façon sobre et retenue le beau solo de violoncelle qui ouvre l’Andante. Il est rassurant de voir que le public était présent en nombre (même si la salle n’était pas entièrement remplie) pour assister à cette superbe soirée de musique de chambre, et qu’il fait un triomphe mérité à ces musiciens racés et profonds. Patrice Lieberman Bruxelles, Bozar le 29 mai 2016

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