Les Festivals de Wallonie… en route avec Isabelle Bodson, leur nouvelle directrice

par
Les FW
Isabelle Bodson, vous avez pris, il y a 10 mois, les rênes de la Fédération des Festivals de Wallonie. Qui êtes-vous ? Quels sont vos projets ? Qu’apportez-vous dans vos bagages ? C’est la question « basique », incontournable, à partir de laquelle on se dit qu’on pourra faire doucement le tour du propriétaire avec la jeune femme sérieuse, souriante et posée qui s’est assise en face de nous. Pfffft ! Rien du tout. La voilà qui s’embarque déjà, énergique, enthousiaste, réaliste, volontaire et… intarissable. Dès lors, suivons-la...
Isabelle Bodson
Isabelle Bodson © Yves Druart
"Dès mon arrivée, j’ai expliqué mon point de vue et mon projet aux responsables des Festivals : vous avez des profils très différents tant par la programmation que par les publics et c’est très intéressant. Il faut que vous les gardiez et aussi que vous les renforciez, pour une fédération qui propose un panel de ce qu’on peut faire, aujourd’hui, en termes de musique. S’aligner tous sur le même type de projet, c’est risquer de s’appauvrir. Mais on peut, ensemble, renforcer les projets qui ont besoin de l’être. Pour ça, on sera amenés à travailler davantage les uns avec les autres et à confronter les idées. Mais allons voir dans mes bagages. J’ai une formation musicale. Adolescente, j’étais étudiante au Conservatoire de Bruxelles (c’était encore possible à ce moment-là) dans la classe de violon, avec l’intention bien ancrée de poursuivre. Mais mes parents ont voulu m’envoyer d’abord à l’université, parce que ça les rassurait. Logiquement, je me suis inscrite en musicologie. Et à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée, je n’étais pas en adéquation avec ce type d’enseignement. Mais j’y ai découvert pas mal de choses et je me suis orientée vers l’Histoire de l’Art en diversifiant mes cours : communication, philologie romane, histoire du théâtre, j’ai ouvert mes horizons au maximum. Quand je suis sortie, je savais que je voulais travailler dans le cadre d’un projet global, ne pas me confiner à une matière. Assez vite, j’ai appris qu’il y avait un stage à faire à l’Eden, le Centre Culturel de Charleroi. Je m’y suis présentée sans expérience mais avec une grande curiosité et toute mon envie d’apprendre. Ils m’ont fait confiance et au bout de 3 mois, je ne voulais plus partir : j’étais engagée dans un projet de collaboration entre les différents pôles culturels de Charleroi. On m’a alors proposé un poste à la communication. Le patrimoine culturel de Charleroi est très riche et, malheureusement, il n’est pas assez valorisé. Guy Rassel, au Palais des Beaux-Arts, proposait un projet associant l’Eden et le PBA. On y a travaillé pendant 10 merveilleuses années. On pouvait tout faire. J’y ai évolué, grandi, j’ai appris le métier. Après 10 ans, les deux institutions ont à nouveau été scindées. Guy Rassel est resté au PBA et moi, je l’ai suivi. J’écrivais aussi dans un magazine qui regroupait dix institutions culturelles de Charleroi. Et du fait de mon parcours et de mes centres d’intérêt, je me suis aussi impliquée dans la programmation. Quand l’équipe a été restructurée au PBA, on m’a demandé de reprendre la programmation de la musique classique, ce que je faisais déjà en « petite main » depuis quelques années. En tout, ça a duré 20 ans. J’y ai toujours progressé, j’ai accompagné le projet et, depuis 2013, j’étais administratrice au Festival du Hainaut et au Festival central. A ce titre, j’ai donc participé au débat sur le profil à rechercher pour reprendre la direction des Festivals de Wallonie. A un moment donné, j’ai eu envie de leur dire qu’il y avait moyen de faire quelque chose d’autre. Mon ambition n’était pas d’obtenir le poste, mais j’avais envie de discuter avec le jury de sélection. Et comme il n’y avait pas d’enjeu pour moi, j’ai vraiment dit tout ce que j’avais envie de dire. Quand ils m’ont téléphoné dix jours plus tard pour me dire qu’ils avaient envie de m’engager, j’ai vraiment été surprise : je pense que mes propositions sont arrivées à un moment où eux aussi, avaient envie que les choses changent. L’autre surprise a été le merveilleux accueil qui m’a été réservé." Mon projet, mes projets ? "Je n’ai pas d’ambition personnelle. Je veux d’abord rendre du lustre et une plus grande cohérence à ce projet exceptionnel. Lui donner une plus grande visibilité aussi. Nous pouvons le faire. Mon premier constat a été que les gens n’identifient pas bien la Fédération. Quand j’ai dit autour de moi que je partais à la direction de la Fédération des Festivals de Wallonie, beaucoup de mes interlocuteurs -dans les milieux culturels !- croyaient qu’il s’agissait des « Fêtes de Wallonie ». Si on veut maintenir la Fédération, il faut y mettre les moyens. Ce qui veut dire travailler davantage les uns avec les autres, aller vers une ouverture, une plus large accessibilité pour le public, tout en gardant bien en tête le niveau d’excellence. Il y a beaucoup de choses qu’on peut déjà faire en reconsidérant le format des concerts, l’accompagnement des spectateurs, tout ce qui est autour du concert, tant pour les mélomanes que pour les néophytes. Et ce n’est pas réservé aux écoles ou aux associations, cela concerne Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Pour cela, on va recréer du lien entre les artistes et le public. Beaucoup d’artistes le comprennent de mieux en mieux, l’acceptent volontiers, sont plus proches des gens. La musique classique s’adresse à tout le monde. Certes, il y a des codes, mais comme dans tous les genres de musique, comme pour le rock, le pop,… Ce ne sont pas de codes compliqués, il faut simplement accueillir les gens. Concrètement, ça passe entre autres par le soutien à la jeune création, aux jeunes musiciens, et je considère que ça fait partie de nos missions. D’ailleurs, en termes de public, ce sont des projets qui ont beaucoup d’écho. Quand il y a des jeunes musiciens sur la scène, il y a un enthousiasme qui se crée dans la salle. Je ne dis évidemment pas qu’il ne faut faire que ça, mais c’est aussi une porte d’entrée. Et quand j’en parle dans les centres culturels, même les plus isolés, c’est très gai parce qu’on rencontre des opérateurs qui ont envie de faire des choses, de développer de nouvelles idées. En plus, ces projets ne sont pas compliqués à monter, pas très onéreux et ils s’adressent à un public qui n’a pas besoin d’être très averti. Et ça passe aussi par la production pour les familles. Les Festivals le font depuis quelques années et c’est très important. On s’éloigne un peu, c’est vrai, de la musique classique puisqu’on s’oriente alors vers le théâtre musical, mais il y a des musiciens « live » sur la scène. J’avais déjà remarqué, à Charleroi, que quand on programmait Pierre et le Loup, il y avait 1200 personnes dans la salle alors que pour un concert en soirée, on compte 400 ou 500 personnes. Et ce ne sont pas les mêmes ! Il y a donc des gens qui se disent que, puisque c’est un spectacle pour les enfants, ils comprendront plus facilement. Alors on a mis au point un cycle « pour les familles » que je ne voulais pas réduire aux enfants. Et le public questionné à la sortie d’une soirée avec le Quatuor Alfama répond que c’est formidable ! Or là, on a raconté aux enfants ; pour ce type de spectacle, on a un public qui n’est pas du tout, au départ, un public de mélomanes. Alors on leur suggère d’essayer les concerts du soir, de venir voir. Et ça porte ses fruits. Les artistes sont généralement d’accord de raccourcir les concerts à 1 heure 10 sans pause. Alors, on a un autre public. Les concerts de midi et du matin marchent d’ailleurs très bien aussi. Au sein des Festivals, je ne veux pas faire du jeunisme non plus. La musique classique attire un public plus âgé ? Oui. Comme les concerts rock, pop,… attirent un public plus jeune. Ce qui est important, c’est que le public se renouvelle. Il faut une certaine maturité émotionnelle et intellectuelle pour arriver à la musique classique. Si on a un public au-delà de 40 ans, ce n’est pas grave à condition qu’il continue à se développer. La production « famille » du Festival est importante. Et j’y réfléchis très fort : il y a assez bien d’artistes en Fédération Wallonie-Bruxelles capables de créer ce type de spectacle. Je voudrais aussi qu’on renforce les partenariats et les co-productions : il faut s’associer avec d’autres opérateurs, de Belgique ou de l’étranger, pour produire. J’ai des pistes pour l’année prochaine mais il est trop tôt pour en parler. Nous allons vers l’ouverture en termes de programmation, de communication, d’associations. Nous avons d’excellents contacts avec le Klara Festival. Et j’ai rencontré récemment la direction du Festival de Flandres à Malines qui fait aussi des choses très intéressantes et qui est en demande de collaborations. On doit recréer un réseau. Mais je souhaite ne pas les cantonner aux productions « familles ». J’aimerais que la Fédération arrive à faire travailler des musiciens belges sur des projets originaux, avec des artistes associés, des compositeurs, des interprètes… Travailler beaucoup plus avec des partenaires. Les différents Festivals de Wallonie sont preneurs et le Conseil Artistique (les responsables artistiques des sept branches) travaille déjà sur 2018 et 2019. Chaque branche a évidemment ses propres enjeux mais la Fédération est là pour les soutenir et assurer des relais pour les tâches trop lourdes pour certains. C’est en train de se mettre en place pour les contrats, les communiqués, etc… Mais il ne s’agit pas de jouer des coudes : si on monte un projet, il faut qu’il circule. L’ouverture, c’est aussi envisager les mises en espace, c’est faire intervenir les arts plastiques, travailler avec des artistes qui sont à la fois dans le classique et dans le jazz. On y réfléchit. En tout cas, il ne faut pas se mettre de frein du moment qu’on est dans le meilleur d’un point de vue qualitatif. En ce qui concerne les présentations de concerts, il y a les explications des œuvres qui peuvent se faire en amont. Les rencontres avec les artistes ont toujours beaucoup de succès. Et les artistes acceptent. De manière générale, c’est un axe à développer et qu’on valorise dans les publications pour montrer aux gens tout ce qu’il y a autour des concerts. Pierre Bartholomée va encore faire une masterclasse. Autour du projet Momo, qui est une très belle interrogation sur le concept de temps, il me semblait qu’un atelier philo s’imposait : on a réussi à avoir un partenariat avec le Centre d’Action Laïque qui proposera un atelier inter-générationel après le concert. Ce sont des initiatives qui ont du sens et qui ne sont pas trop lourdes à mettre en place. Un autre projet qui me tient fort à cœur pour son rayonnement, c’est MUSMA. On est là dans la musique contemporaine avec de jeunes compositeurs. Le projet réunit six pays européens et on a envie, avec le Klara Festival, de lui donner une impulsion supplémentaire car ce projet n’existe que par la volonté des opérateurs qui le soutiennent. Il n’y a pas de financement particulier ni de structure, c’est né autour de l’Association des Festivals. Moi-même, il y a 10 ans, je trouvais que la musique contemporaine était d’un abord compliqué ; et là, je découvre de jeunes compositeurs qui font des choses très attachantes et qui ont envie de s’adresser au public. On peut dire au public Venez, vous verrez que c’est important et vous ne sortirez pas avec la grosse tête ! Je reviens à l’âge du public. La tranche des 30-45 ans -c’est valable pour le théâtre aussi- est difficile à toucher pour des raisons pratiques. On devrait envisager une politique adaptée à cette tranche-là. On fait partout des tarifs « Jeunes » alors que ce sont les parents qui paient. Il faut trouver des solutions pour ce public-là. Au point de vue tarifaire mais pas seulement. Des concerts pour les parents en même temps qu’une activité pour les enfants ? La gratuité pour les enfants de 12 ans qui accompagnent ? Un package 2 adultes + 2 enfants comme dans les parcs d’attractions ? On y réfléchit sérieusement. Et depuis le mois d’octobre, j’essaie vainement de rencontrer la Ministre A. Greoli. Je suis frustrée : tout le monde me dit que je m’entendrais bien avec elle… J’aimerais bien pouvoir lui expliquer mes intentions de vive voix. Et j’aimerais bien entendre ses attentes à elle, ce qu’elle souhaite pour ce projet. Le lien culture-école, ça m’emballe aussi mais c’est très difficile dans notre cas : les festivals coïncident avec les vacances scolaires. Pour nous, le volet pédagogique, c’est l’ouverture. Nous allons lancer l’initiative et puis les Festivals devront prendre le relais et porter le projet. Je suis pleine de dynamisme. J’ai un contrat pour 5 ans et plein de projets. Dix mois après mon arrivée, je me dis toujours que « ça va être possible ». Peut-être pas dans mon timing initial, mais ça avance vraiment bien." Propos recueillis par Michelle Debra Bruxelles, le 7 juin 2017

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