L’Orchestre du Théâtre Bolchoi en technicolor

par
Sokhiev

Avec l’aide de plusieurs sponsors, l’Agence Caecilia fait venir à Genève l’Orchestre du Théâtre Bolchoi de Moscou sous la conduite de son directeur artistique et musical, Tugan Sokhiev. L’on connaît bien son nom en Europe puisque, jusqu’à l’année dernière, il a occupé le même poste auprès du Deutsches Symphonie-Orchester Berlin et que, depuis treize saisons, il est à la tête de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. A près de quarante ans, il passe aujourd’hui pour l’un des chefs majeurs de sa génération en alliant la précision du geste à une énergie dévastatrice et à une musicalité hors du commun. Quant à l’Orchestre du Théâtre Bolchoi, il inclut aujourd’hui deux cent cinquante musiciens ; et c’est à peu près avec la moitié de l’effectif qu’il s’est produit à Genève le lundi 13 mars.
L’essentiel du programme était consacré à Tchaikovsky. A une exception près, la première partie proposait des extraits de quatre de ses ouvrages lyriques, notamment d’ Eugène Onéguine : est interprétée d’abord la Polonaise du troisième acte dont le panache émane d’un son colossal (24 violons I et II et 8 contrebasses) mais qui s’affine avec la phrase chantante des violoncelles. Puis intervient la mezzo soprano Agunda Kulaeva qui, sous l’effet du trac, laisse apparaître une faiblesse du haut medium dans l’arioso d’Olga de l’acte I ; puis la voix se libère en révélant toute la richesse du coloris dans la scène avec Lensky, « Quel bonheur de vous revoir enfin ! », qui nous met en présence de l’Ukrainien Bogdan Volkov, ayant la clarté de timbre d’un véritable ténor lyrique, ce que démontrera la célèbre romance « Où avez-vous fui, heures dorées de ma jeunesse ? » avec un ‘da capo’ négocié dans le pianissimo le plus suave. Paraît finalement le baryton moscovite Igor Golovatenko, présentant l’arioso d’Onéguine « Si j’avais voulu restreindre ma vie » dans une émission anguleuse à l’aigu serré ; mais l’ampleur des moyens se dégage ensuite de la romance du Prince Jeletzky « Je vous aime à la folie » au deuxième acte de La Dame de Pique puis de l’effusion expansive de Robert « Qui peut égaler ma Mathilde » dans la sixième scène de Iolanta. Et Agunda Kulaeva s’impose comme impressionnant mezzo dramatique dans la scène de Lyubasha « Ah ma raison s’égare » au premier acte de La Fiancée du Tsar de Nikolai Rimsky Korsakov puis dans le sublime « Adieu, forêts » au legato magnifique au premier acte de La Pucelle d’Orléans.
En seconde partie, Tugan Sokhiev livre à peu près intégralement le second acte de Casse-Noisette. L’évocation du palais enchanté conviendrait à la Metro Goldwin Mayer avec une sonorité ‘mastodontique’ qui sait devenir onctueuse dans les séquences intimistes. Les soli des bois, de haute facture, font miroiter le bariolage du divertissement que sous-tendent les contrastes dynamiques, avec une Danse des Mirlitons extrêmement lente balayée par l’entrée tonitruante de la Mère Gigogne et des polichinelles. Et la Valse des fleurs, enlevée comme la Danse de la Fée Dragée, amène l’admirable ligne de violoncelle qui innerve le Pas de deux conclusif. En bis, une ahurissante Danse des bouffons et des jongleurs au deuxième acte de La Pucelle d’Orléans !
Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, 13 mars 2017

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>