Quand Madame Butterfly parle à Madame Butterfly

par
BUTTERFLY

Hotel Pro Forma est un "laboratoire de performances dramatiques" danois, auquel La Monnaie avait déjà fait appel pour sa Troïka Rachmaninov en juin 2015. Sa directrice, Kirsten Dehlholm, a conçu la mise en scène du chef-d'oeuvre de Puccini en adoptant une approche formelle, inspirée du bunraku japonais : "Le récitant est assis côté cour, les marionnettes jouent sur un plateau frontal" (programme de salle). Il y aura dès lors deux Butterfly sur scène : l'une, la soprano, est assise au bord du plateau, et chante toute la partition avec un minimum de gestes; l'autre, l'actrice, est incarnée par une poupée, manipulée par trois marionnettistes, chargés de lui conférer l'expression requise au moment donné. Toujours d'après le programme de salle (auquel il est dommage de devoir recourir pour comprendre), quand la mort n'est pas naturelle, en culture asiatique, on se transforme en fantôme, et on raconte encore et toujours sa propre histoire. Voilà pourquoi la petite Cio-Cio-San devient une femme grise et âgée, qui commente, avec plus ou moins de passion, les événements subis par son avatar. Tout cela est très bien pensé et conçu, certes, mais reste, à mon sentiment, une construction intellectuelle bien étrangère à l'essence du génie puccinien, qui a centré toute son oeuvre sur l'émotion. Les décors et costumes ne sont qu'esquisses, ne participant pas à l'ambiance, et les accessoires frisent le ridicule ou même le mauvais goût : Pinkerton revient à bord d'un navire de croisière, l'enfant est figuré par une effigie en plastique d'un petit garçon marin déculotté, pour revenir au moment de la mort de Butterfly, sous la forme d'une énorme poupée gonflable. Oublions ces dérives regrettables et qui, soulignons-le encore, ont tué toute émotion. Il faut saluer la performance, tant vocale que dramatique, d'Alexia Voulgaridou qui, à l'instar d'une Stéphanie d'Oustrac, dans la fameuse mise en scène de Roméo Castellucci d'Orphée et Eurydice de Gluck, n'a quasi pas quitté son siège durant toute la représentation. L'émotion était présente dans un jeu théâtral serré, et dans une expression vocale plus convaincante dans la tendresse que dans la puissance. C'est le moment aussi de féliciter les marionnettistes, qui sont parvenus à donner, scène après scène, une expression à la jolie poupée inerte. La Suzuki de Ning Liang les a bien aidés, par une présence saisissante et un superbe timbre : le duo des fleurs a formé un des sommets musicaux du spectacle. Aris Argiris, lui aussi, a participé à la fête musicale, et campé un Sharpless attentionné et chaleureux, particulièrement en forme lors du lancement du grand ensemble à l'acte III. Hélas, Marcelo Fuente s'est contenté d'un service minimum pour un Pinkerton crédible sans doute en tant qu'américain empoté, mais peu séduisant vocalement, ce dont a pâti l'admirable duo d'amour du premier acte, ou l'air ajouté par Puccini "Addio, fiorito asil". Excellent Goro de Riccardo Botta, hiératique Yamadori juvénile d'Aldo Heo, et touchante Kate Pinkerton de Marta Beretta. L'apparition du bonze (Mikhail Kolelishvili) était étonnante : que vient faire un explorateur polaire au Japon ? Les supports choral et orchestral se sont révélés exemplaires. Le maestro Roberto Rizzi-Brignoli, grand familier de ce répertoire, a galvanisé les forces de l'orchestre de La Monnaie, qui a bien rendu justice à l'orchestration aussi éclatante que subtile de Puccini, tout en évoquant, par petites touches, les allusions wagnériennes et debussystes que contient cette partition d'un exquis raffinement.
Bruno Peeters
Bruxelles, Palais de La Monnaie, le 31 janvier 2017

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