« Manon ! Pauvre Manon ! »

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Mérites-tu un tel traitement de choc, ô toi, malheureuse ingénue, qui entre en scène en déclarant : « Je suis encore tout étourdie, je suis encore tout engourdie ! » Mais «  Voyons, Manon, plus de chimères ! » : tu n’es pas à la porte de ton couvent, tu es marquée d’emblée pour être une pute de maison de passe, devenir ensuite poule de luxe pour finir en lamé-argent et couronne de diamants sur le trottoir du Havre. Tu as côtoyé le plaisir et ses suppôts disparates arborant taffetas rose et collants noirs, quitte à en dénuder deux ou trois au passage, histoire de susciter la concupiscence émoussée d’un légionnaire qui aurait trente ans de Sahara sur les épaules. Quand tu surgis à Saint-Sulpice, comment séduire ton ex-amant, raide comme une perche à haricot sur son jubé, alors que tu devrais presser voluptueusement sa main ? A l’Hôtel de Transylvanie, devant la roue de la fortune, tu pointes ton nez en Chevalier d’Eon, tandis que ton Des Grieux paraît en crinoline orangée et aigrette, dilapidant d’astronomiques sommes. « Mais à quoi bon l’économie quand on a un… million en main », rétorquera le démiurge Olivier Py, tombé bien bas à la suite de son intelligente relecture de La Juive à Lyon. A la tête du Chœur du Grand-Théâtre de Genève (préparé par Alan Woodbridge) et de l’Orchestre de la Suisse Romande, le chef slovène Marko Letonja se veut d’une précision extrême, sans se rendre compte que, bien, souvent, il lâche la bride à un flux sonore qui engloutit le plateau. En pâtit surtout le Chevalier des Grieux du neuchâtelois Bernard Richter qui a le timbre magnifique d’un ténor lyrique mais qui émet un sempiternel ‘forte’, jetant à la poubelle les suaves demi-teintes du rêve ou les élans pondérés de Saint-Sulpice. Quant à Patricia Petibon que l’on a applaudie ici en poupée Olympia ou en Lulu, elle s’investit totalement dans le personnage de Manon qu’elle sait rendre émouvant ; mais la voix paie la facture de rôles disparates, souvent trop lourds, qui rendent l’aigu difficile et les quelques suraigus, absolument faux. La basse roumaine Balint Szabò aurait l’autorité naturelle du Comte des Grieux, s’il ne s’empêtrait pas dans son français ‘exotique’. Marc Mazuir joue les Brétigny vieux beaux, Rodolphe Briand, les Guillot de Morfontaine goguenards pendables, quand Seraina Perrenoud, Mary Feminear et Marina Viotti campent les péronnelles Poussette, Javotte et Rosette. Finalement, le plus convaincant de la distribution est le Lescaut de Pierre Doyen, baryton clair qui manie la morgue arrogante et l’ironie grinçante. Un rayon de franche lumière dans une ouverture de saison bien morose… Paul-André Demierre Genève, Opéra des Nations, première du 12 septembre 2016

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