Même au cirque, Carmen fascine encore et toujours

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© Lorraine Wauters/ORW

D'après le site "Operabase", Carmen est l'opéra le plus joué au monde, après La Traviata, et La Flûte enchantée. On le comprend aisément : trame limpide, caractères dramatiques forts, inspiration mélodique géniale. Carmen, l'opéra parfait ? Peut-être. La production de l'Opéra Royal de Wallonie le démontre : solistes bien choisis, orchestre impeccable, mise en scène inventive et attentionnée : tous les ingrédients étaient réunis et efficaces. Une représentation fort réussie, d'abord par la qualité vocale des interprètes. L'opéra de Bizet repose avant tout sur l'héroïne. Nino Surguladze, mezzo géorgienne, a tout pour elle : un timbre charmeur, des graves aisés, et une allure effrontée, sans aucun soupçon de la vulgarité parfois observé chez d'autres titulaires du rôle. Cette même allure donnait à Lionel Lhote une belle prestance, et son Escamillo, bien prononcé et bien chanté, a rarement paru aussi élégant. Marc Laho est un familier de l'ORW, et nous avions pu l'admirer dans le Guillaume Tell de Grétry, en juin 2013. Son Don José est raffiné autant qu'assuré, et son air de la fleur, bien ciselé. Il n'est donc pas étonnant que son duo avec Escamillo à l'acte III, ait constitué l'un des sommets de la représentation, grâce aussi à l'ingénieuse mise en scène : Don José jouant le toréador face à un Escamillo - taureau ! Au salut final, Silvia Dalla Benedetta a sans conteste gagné à l'applaudimètre. La jeune soprano vénitienne a incarné une Micaëla bien différente de l'oie blanche habituelle. Après l'adorable duo, avec Don José au premier acte, finement articulé, elle enflamma la salle avec un étonnant "Je dis que rien ne m'épouvante" d'une incroyable puissance ! Une Micaëla dramatique. Les autres rôles étaient fort bien tenus par Roger Joachim (Zuniga), Patrick Delcour (le Dancaïre), Alexise Yerna (Mercédès) avec mention spéciale à Alexia Saffery, choriste, qui, au pied levé, remplaça Natacha Kowalski, souffrante, en Frasquita. Sans oublier bien sûr l'ineffable Lillas Pastia, interprété par le comédien Alexandre Tiereliers. L'orchestre maison, entraîné par la sémillante Speranza Scapucci, cheffe principale attitrée, a brillé de tous ses feux. Certes, il y eut quelques décalages au début ("la garde montante/descendante", avec les enfants de la Maîtrise), mais tout se recadra un peu plus tard. Scapucci a bien mis en valeur les soli des vents (cor anglais, hautbois, basson), et son travail sur les cordes donnait à l'orchestre une rondeur soyeuse d'une grande fraîcheur. Autre belle qualité de la cheffe : elle a respecté le caractère "opéra-comique" de Carmen, en effet donnée avec dialogues parlés, sans les récitatifs composés par Ernest Guiraud. Le finale de l'acte II ou l'ensemble "Quant au douanier, c'est notre affaire" y gagnaient, bien sûr. Un spectacle d'une haute tenue musicale. Que dire de Henning Brockhaus, devenu metteur en scène grâce à sa rencontre avec Giorgio Strehler ? Il situe Carmen dans l'univers du cirque. Pourquoi pas ? Une piste, un rideau de scène, des loges. L'affrontement final dans l'arène s'inscrit idéalement dans ce cadre, mais le café de Lillas Pastia pâtit de ce décor unique, tout comme les montagnes de l'acte III. Quelques détails semblaient amusants, sans doute, mais un peu gratuits : la jeep des soldats ou l'entrée de Carmen à dos d'éléphant, par exemple. L'action était souvent commentée par des danseurs de flamenco ou des acrobates. L'interlude entre les deux derniers actes a été très applaudi, grâce au talent d'une danseuse virevoltant dans une immense robe écarlate.
Bruno Peeters
Liège, Opéra Royal de Wallonie, le 28 janvier 2018

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