Michel Chapuis : Roland Servais, son disciple, témoigne...

par
Chapuis

Accord de sol majeur « fourni » par Michel Chapuis à l’orgue de Souvigny : https://youtu.be/Jw5_dRVXRVw, à 6’48

Ses mains étaient comme des racines…
Des mains d’artiste ? Généralement, on les imagine longues, fines, soignées…
Michel Chapuis n’était pas de ces mains-là… Les siennes étaient robustes, noueuses,
tannées. Des mains d’artisan qu’il frottait volontiers l’une contre l’autre après avoir
joué, réjoui par le bel ouvrage accompli.
Mais quand ces mains se posaient sur le clavier, leur douceur, la précision de leur
toucher, la délicatesse de la pulpe des doigts étaient d’autant plus stupéfiantes. Et ces
mains bougeaient le moins possible : Michel Chapuis appliquait au jeu de l’orgue
l’économie de gestes qu’acquiert l’artisan au fil d’une longue pratique.
Ces mains, c’étaient des racines.
Des racines qui puisaient leur sève au bois de l’orgue. Lorsqu’il jouait, Michel Chapuis
transmettait d’abord son respect aux instruments qu’il appréciait, tant pour la qualité de
leur facture que -souvent- pour leur grand âge...
Ce respect se manifestait ensuite dans ses choix d’interprète. À l’inverse de tant de
musiciens qui cherchent comment imprégner de leur personnalité la musique qu’ils
jouent, Michel Chapuis accordait la priorité à la pensée du compositeur et à la lecture
correcte des partitions anciennes. Ensuite venaient la quête d’un jeu expressif et…
l’aversion pour les ornements inadéquats ou superflus.
Ce mélange de sobriété respectueuse et de compréhension intime lui permettait
d’accéder à des interprétations saisissantes de vie et de naturel.
Dans l’Europe musicale des années 1960, aux côtés notamment de Nikolaus
Harnoncourt ou de Gustav Leonhardt, Michel Chapuis était de la génération des
pionniers de la redécouverte de la musique baroque. En témoigne son
impressionnante discographie. À un moment de son histoire où l’orgue était
généralement considéré comme monolithique, quelque peu impressionnant, voire
austère, il le métamorphosait en un instrument qui transporte, qui emballe, qui
déménage ! La façon dont il menait le tempo avec ce zeste « d’avance à l’allumage »
qui n’appartenait qu’à lui faisait irrésistiblement danser la musique…
L’orgue se faisait léger, coloré. Il souriait.
Ceux qui l’ont écouté en concert savent à quel point son jeu était prenant, velouté,
séduisant, véritablement « dans le moment présent ». Mais de l’avis de beaucoup,
c’est lors d’un office liturgique que toutes les facettes de l’art de Michel Chapuis se
trouvaient réunies. Une fonction qu’il a toute sa vie endossée avec un grand respect de
la tradition, conscient des trésors qui l’avaient précédé, mais pas conservateur pour
autant, comme en témoigne son attachement à Saint-Séverin…
Durant ces offices, il interprétait d’abord le répertoire adéquat, et de quelle façon !
Il y accompagnait aussi soliste et assemblée. La faculté d’adapter instantanément son
jeu à toutes les situations était prodigieuse. L’instinct acquis par l’expérience, son
intuition de la registration, mais aussi son habileté à « fournir » l’harmonie en juste
proportion, lui permettaient d’aboutir -c’est la signature des plus grands- à sa façon
inimitable de faire chanter les voix intérieures de la polyphonie.
Enfin, au cours des offices, comme du reste à l’issue de ses concerts et à chaque fois
qu’il faisait connaissance avec un nouvel instrument, Michel Chapuis improvisait. Et les
mains-racines allaient immanquablement se nourrir des régions où chaque registre
sonnait le mieux. L’orgue s’auréolait alors du meilleur de sa poésie.
L’homme était d’un naturel doux. Sa voix était mesurée, son verbe élégant. Derrière les
lunettes parfois rafistolées à l’adhésif, le regard était plein de malice, volontiers
facétieux. Le trait d’humour n’était jamais loin. Lorsqu’il entrait dans la salle de cours, il
apportait avec lui l’odeur d’un bon feu de bois.
Ses mains rendaient volontiers service : à l’étudiant qui venait de louer une chambre
vide à Besançon, il renseignait la salle des ventes où faire de bonnes affaires. Ensuite,
il l’aidait pour y transporter table et lit – un quatrième étage sans ascenseur ! – au
moyen de son légendaire TUB Citroën. Puis, dans cette camionnette qu’il avait
aménagée avec de « vrais » meubles, il invitait à prendre le thé. Tout cela quelques
heures avant de donner un récital…
Alors, lorsque de telles mains retournent à la terre, on sait qu’on a aussi perdu un tout
grand ami.
Roland Servais

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