Musique de chambre à Salon-de-Provence

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Pour comprendre ce qui fait la richesse et la particularité du Festival international de musique de chambre de Provence (ouf) -nom officiel de ce que tout le monde ici appelle le Festival de Salon- parmi la pléthore de festivals dont est riche la Provence en été, rien de plus simple que de rencontrer ses fondateurs et animateurs au cours d’un déjeuner tenu dans le jardin du mas où logent pendant les deux semaines que dure le Festival tous ceux qui y sont impliqués: musiciens bien sûr, mais aussi tous les collaborateurs administratifs. C’est sous le beau soleil de Provence, et dans une agréable atmosphère d’heureux phalanstère que votre serviteur a pu s’entretenir avec les fondateurs et directeurs artistiques de ce festival qui ne sont autres que le pianiste Eric Le Sage, le flûtiste Emmanuel Pahud et le clarinettiste Paul Meyer. Comme l’explique Le Sage, l’enfant du pays, tout a commencé il y a déjà 24 ans: « A l’époque, ce n’était pas facile de faire quelque chose en matière culturelle à Salon. Il y avait bien eu des festivals de jazz dans les années 80, mais la musique classique était vraiment traitée en parent pauvre. En fait, nous avons organisé un peu par hasard, en 1992 déjà, les tout premiers concerts de ce qui n’était pas encore le festival dans le jardin de la maison de mes parents. Et puis, en matière de musique de chambre, nous voulions aller au-delà du répertoire de quatuor à cordes ou de sonates qu’on trouve dans beaucoup de festivals, et donner à entendre des oeuvres plus rares comme l’Octuor de Schubert ou la Grande Partita de Mozart. » Et comment choisit-on les autres participants? « Oh, très facilement: on invite d’abord les amis, puis les amis des amis. Et bien sûr, s’il nous arrive de rencontrer des musiciens qui nous plaisent en cours de saison, on pensera à les inviter pour le festival. » C’est ici qu’intervient Emmanuel Pahud: « Par exemple, je peux facilement inviter mes collègues du Philharmonique de Berlin, qui viennent d’ailleurs très volontiers. » Et sait-on quelque chose de la composition du public? Comme l’explique Eric Le Sage: « Il y a bien sûr les habitants de la région et les estivants, mais nous avons aussi des personnes qui se déplacent exprès: de France bien sûr, mais aussi d’Allemagne, de Suisse, des Etats-Unis, du Brésil et même du Japon. En outre, nous partageons aussi un peu notre public avec le festival piano de La Roque d’Anthéron, qui est à une demi-heure de voiture. » Pour résumer, le Festival fonctionne avec un noyau dur, composé outre le trio des fondateurs, du pianiste Frank Braley (qu’il n’est sans doute pas nécessaire de présenter) et du bassoniste Gilbert Audin. La beauté des lieux et le caractère si détendu et amical de ce déjeuner en plein air pourraient donner à penser que ces illustres solistes profitent de vacances bien méritées après une saison très chargée, mais comme le fait remarquer Paul Meyer, rien n’est moins vrai: « C’est simple: on travaille tout le temps. Il y a d’abord le grand nombre de concerts -24 en tout- et le répertoire à couvrir. Bref, ce ne sont pas vraiment des vacances. D’autant que nous essayons toujours de prévoir chaque année au moins une création, ce qui requiert bien sûr un important travail avec le compositeur. Et cette année, ce sera une oeuvre de Philippe Hersant." Les concerts se tiennent à Salon dans quatre lieux: le Théâtre Armand, l’église Saint-Michel, l’Abbaye de Sainte-Croix à quelques kilomètres du centre et, surtout, la cour de l’emblématique château de l’Empéri qui jusqu’à cette année donnait son nom au festival, connu alors sous l’intitulé de « Musique à l’Empéri », ce qui -comme le reconnaît volontiers Eric Le Sage- était assez peu évocateur pour les mélomanes qui n’étaient pas de la région. Il convient aussi de faire remarquer que la politique tarifaire est extrêmement raisonnable, puisque aucun concert ne dépasse la barre des 35 euros, avec la gratuité pour les moins de 20 ans pour les concerts à l’Eglise et au Château, sans parler des formules « Pass » qui couvrent l’accès de 3 à 8 concerts, et même la possibilité d’obtenir un Pass donnant accès à l’ensemble des concerts de la quinzaine. Comme l’expliquera également Michel Roux, premier adjoint au maire et chargé de la Culture, cette politique de prix raisonnables est voulue et rendue possible grâce aux subventions accordées par la ville de Salon, le département des Bouches-du-Rhône, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Etat. En outre, elle est facilitée par l’implication des musiciens qui renoncent à leur cachet et se contentent d’un défraiement. En outre, le Festival s’insère dans le cadre d’une activité plus large, intitulée "Eté au château", et qui regroupe en tout 36 spectacles -jazz, classique, opéra, théâtre, variétés, humour- qui s’étend de fin juin au 15 août. Certes, le Festival de musique de chambre n’a pas encore acquis la renommée de ses voisins d’Aix-en-Provence, d’Orange ou de La Roque d’Anthéron, mais il essaie de s’affirmer en mettant à profit la position géographique très favorable de Salon, très proche d’Aix et d’Avignon et à peine plus éloignée de La Roque d’Anthéron et d’Arles, pour tenter de capter l’attention des festivaliers et vacanciers présents dans ces villes. On estime que, tous concerts confondus, le Festival attire jusqu’à 600 personnes par jour, soit près de 6000 spectateurs sur la quinzaine, ce qui représente une augmentation de la fréquentation de 18% par rapport à 2015, ce que M. Roux attribue à la forte présence cette année d’oeuvres de Beethoven, compositeur qui attire toujours le public. Ce qui chagrine l’édile en revanche, c’est le manque d’intérêt des habitants et même des commerçants de Salon qu’il aimerait voir plus intéressés et impliqués. En tout cas, la qualité des concerts auxquels il me fut donné d’assister à certainement de quoi convaincre le plus exigeant des amateurs. Celui donné le 3 août dans la belle cour du château de l’Empéri -à l’acoustique vraiment excellente- commença par une fine interprétation des Variations sur l’air « Bei Männern, welche Liebe fühlen » (tiré de la Flûte enchantée de Mozart) pour violoncelle et piano de Beethoven qui permet de découvrir aux côtés d’Eric Le Sage le jeune Aurélien Pascal (22 ans) un réel espoir du violoncelle dans une interprétation de belle tenue de cette charmante oeuvre. On passa ensuite à la création mondiale en présence du compositeur du Osterlied (Chant de Pâques) pour quintette à vents et piano de Philippe Hersant, oeuvre très française dans sa transparence et sa belle compréhension des possibilités des instruments à vents. Si le titre fait sans doute allusion au choral qui parcourt l’oeuvre, on trouve avant tout dans cette belle composition -dont on espère que nombreux seront les ensembles qui la mettront à leur répertoire- une sincère franchise qui guide l’auditeur vers des horizons ouverts et des vents vigoureux. L’énumération des interprètes suffira à convaincre de la qualité de l’interprétation, puisque -au cor près-il s’agit exactement de l’équipe qui a fait le succès des enregistrements des Vents français parus chez Warner, soit Paul Meyer (clarinette), Emmanuel Pahud (flûte), François Leleux (hautbois), Benoît de Barsony (cor), Gilbert Audin (basson) et Eric Le Sage. Frank Braley prenait ensuite le relais du pianiste salonais pour tenir avec beaucoup de finesse l’importante partie de piano du Quintette pour piano et vents de Beethoven, avec là aussi une participation irréprochable de ses collègues aux vents, l’authentique sonorité de basson français d’Audin constituant un véritable régal (et les autres souffleurs ne le lui cédaient en rien). L’apothéose de la soirée fut une superbe exécution du Septuor de Beethoven, où la joie de vivre et le plaisir de jouer des musiciens conquirent le public. L’interprétation aurait pu être qualifiée de parfaite, n’eût été la tendance du violoniste Daishin Kashimoto (Konzermeister de la Philharmonie de Berlin) à un peu trop tirer la couverture à lui. Mais on ne dira que du bien de la rayonnante altiste Lise Berthaud, du fin violoncelliste Zvi Plesser et du contrebassiste cannois Olivier Thiery qui s’étaient joint à MM. Meyer, Audin et de Barsony. La journée du lendemain débuta par un concert de midi en l’Abbaye Sainte-Croix que Frank Braley entama par une belle interprétation de la sonate « Clair de Lune » de Beethoven, malgré un tempo sans doute un rien trop retenu dans le célébrissime premier mouvement. Après un Premier impromptu (D.899) de Schubert où il fit preuve d’un fin lyrisme, le pianiste français offrit au public un beau commentaire introductif mettant en relief les particularités de la Sonate, op. 110 de Beethoven, présentée avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, qualités qui marquèrent également son interprétation de cette superbe oeuvre qu’il interpréta -comme les deux autres- avec partition mais sans tourneur de pages. On sera moins enthousiaste pour son Yamaha aux sonorités un peu crues, et pas du tout pour l’acoustique oppressante de la salle assez petite (80 places) où l’on avait l’impression d’avoir la tête dans le piano et où chaque forte tenait de la déflagration. Le concert de la soirée au château avait attiré nettement moins de monde que celui de la veille (à peu près 300 personnes, alors qu’il devait y avoir 100 de plus le jour précédent), peut-être en raison d’un programme jugé moins alléchant. Certes, le Trio pour flûte, basson et piano -oeuvre d’un tout jeune Beethoven- n’est pas censé remplir les salles, mais l’interprétation qu’en offrirent Pahud, Audin et Le Sage fut de première qualité, le flûtiste se distinguant par son son argenté et sa ligne de chant impeccable. Même si c’est la Quatrième sonate pour violoncelle et piano de Beethoven qu’annonçait le programme, c’est en fait la Troisième, op. 69, qu’offrirent Zvi Plesser -musicien subtil plutôt que déclamatoire- et Eric Le Sage. Et c’est là qu’on put percevoir les aléas du concert en plein air, puisque vers la fin du deuxième mouvement la pluie s’invita elle aussi au concert, contraignant les spectateurs (à quelques intrépides près) à s’abriter sous les arcades bordant la scène, alors qu’un parasol (faisant ici office de parapluie) abritait les musiciens qui purent ainsi arriver au bout de l’oeuvre. Alors qu’on croyait que la pluie allait forcer l’annulation du concert, les organisateurs décidèrent de supprimer l’entracte pour passer le plus vite possible au méconnu Octuor du tout aussi peu connu Ferdinand Thieriot (1838-1919), compositeur allemand -plus exactement hambourgeois- comme son nom ne le dit pas, élève de Rheinberger et ami de Brahms. Et ce fut là une excellente surprise, vu qu’il s’agit d’une oeuvre romantique de belle ampleur (près de 40 minutes) d’un compositeur clairement de la mouvance brahmsienne, mais Thieriot, bien plus qu’un épigone servile, était un compositeur d’un réel talent. En dépit des circonstances atmosphériques loin d’être idéales, l’oeuvre fut défendue avec une totale conviction par les violonistes Daishin Kashimoto et Elsa Grether, l’altiste Amihai Grosz, le violoncelliste Aurélien Pascal et le contrebassiste Olivier Thiery qui s’étaient joint à Meyer, Audin et de Barsony sous un dais constitué de plusieurs parasols accolés. La pluie continuant de plus belle, l’interprétation de la Sérénade pour Trio à cordes par Kashimoto, Grosz et Plesser releva par moments de l’héroïsme, surtout au moment où la pluie coulant du parasol parut menacer Amihai Grosz (alto solo du Philharmonique de Berlin) et son précieux instrument, problème qui fut résolu par l’intervention d’un collaborateur du Festival qui, armé d’un parapluie, fit en sorte que l’eau évite l’artiste et son superbe alto. Heureusement, la pluie s’était calmée au moment où le concert prit fin sur un beau soupir de soulagement et peut-être quelques bronchites naissantes. En tout cas, on ne manquera pas de saluer la dévotion des musiciens à si noble cause. La publicité du Festival dit que « les meilleurs solistes au monde se retrouvent à Salon ». C’est à peine exagéré (on dira qu’ils ne sont pas les seuls) et on attend avec impatience une 25ème édition qui ne pourra qu’être passionnante l’an prochain. Patrice Lieberman Salon-de-Provence, les 3 et 4 août 2016

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