Musiques en Pistes : le Concerto en si mineur pour violoncelle et orchestre d'Antonin Dvorak op. 104

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Dans la mesure où à peu près la moitié des concurrents du Reine Elisabeth lors de cette première session consacrée au violoncelle ont mis à leur programme de finale le concerto de Dvorak, il y a beaucoup de chance que nous l'entendions à plusieurs reprises la semaine du 29 mai au 3 juin. Afin de vous y préparer, nous lui consacrons ce Musiques en Pistes. Bonne écoute !

Né le 8 septembre 1841 à Nelahozeves, dans la campagne de Bohême -aujourd'hui en République Tchèque- où son père tenait une auberge de village, Antonin Dvorak n'a jamais perdu son bon sens et sa nature campagnarde, son amour de la terre et de la nature malgré sa célébrité et ses succès. Lorsqu'il fut nommé docteur honoris causa de l'Université de Cambridge en 1890, il préféra remplacer le discours d'usage par l'exécution de sa 8e Symphonie en sol mineur et de son Stabat Mater, estimant, disait-il, qu'il est moins difficile d'écrire une symphonie ou un oratorio que d'apprendre le latin... Sa réputation le menait à travers l'Europe, en Angleterre comme nous venons de le voir, mais aussi en Hongrie, en Allemagne ou en Russie où il était l'invité de Tchaikovski, et, finalement aux Etats-Unis où il était estimé et honoré.
Formé à l'orgue, au violon, au piano, à la basse continue et à la théorie, le jeune Dvorak joue dans différents orchestres en tant que violoniste ou altiste, tout en commençant à écrire ses premiers opus, dont un concerto pour violoncelle en La Majeur qu'il ne prit jamais le temps d'orchestrer. Près de trente années plus tard, alors qu'il écrivait le Concerto pour violoncelle en si mineur qui nous concerne ici, à la demande de son ami le brillant violoncelliste tchèque Hanus Wihan, il disait à que le violoncelle ne sonnait bien que dans son registre medium. C'était ne pas pressentir le succès que rencontrerait son concerto dès sa création jusqu'à aujourd'hui, une des pierres de touche de la littérature pour le violoncelle et des concertos en général. C'était -si l'on tient compte du concerto en La Majeur- la troisième oeuvre du genre à laquelle Dvorak s'était adonné.
En 1876, il avait composé un concerto pour piano et en 1879-80 un concerto pour violon qui ne rencontrèrent pas le succès escompté, même si, du premier, on connaît un remarquable enregistrement de Sviatoslav Richter avec l'Orchestre de l'Opéra d'Etat de Bavière dirigé par Carlos Kleiber (EMI) et, du second, celui de David Oistrakh avec l'Orchestre Symphonique de la Radio de Prague dirigé par Karel Ancerl (Praga) et, plus récemment, celui d'Isabelle Faust avec l'Orchestre Philharmonique de Prague dirigé par Jiri Belohlavek (Harmonia Mundi).
Alors qu'il était allé travailler à Vienne, il était alors âgé de 33 ans, Antonin Dvorak fit la connaissance de Johannes Brahms avec qui il se lia très vite d'amitié, un homme proche de son amour de la campagne et de la nature. De huit ans son aîné, Brahms présenta son ami à son éditeur Simrock. La carrière de Dvorak était lancée. A l'écoute du Concerto en si mineur de son ami, Brahms s'écria un jour : "Si j'avais su qu'on pouvait écrire un concerto pareil pour le violoncelle, il y a longtemps que je l'aurais fait"... Huit ans plus tôt, le compositeur hambourgeois avait écrit son Double Concerto pour violon et violoncelle...

Le Concerto pour violoncelle en si mineur op. 104 (B. 191 - du nom de Jarmil Burghauser (1921-1997) qui refit un classement de l'oeuvre de Dvorak selon un ordre chronologique) est la dernière oeuvre de Dvorak composée durant l'hiver 1894-1895 aux Etats-Unis où, depuis trois ans, il dirigeait le Conservatoire National de New York et enseignait la composition. Toutefois, le concerto ne porte nulle trace de l'influence américaine mais bien le partage entre un sentiment de nostalgie de sa patrie dont il est séparé depuis trois ans et l'énergie vitale qu'il a toujours puisée dans ses racines nationales.
La vie affective de Dvorak est particulièrement attristée lors de l'écriture de ce concerto : d'une part, le décès d'une amie proche, Marie Cervinkova-Riegrova, à qui il doit les livrets de Dimitri (1882) et du Jacobin (1889) et avec qui il avait passé de longues heures de travail. Plus encore, la grave maladie de coeur de son amour de jeunesse, Josefina Kaunikova qu'il n'avait pas réussi à séduire et dont il avait finalement épousé la soeur. Josefina mourut peu après son retour des Etats-Unis. Nous entendrons, dans le 3e mouvement du Concerto une douce pensée pour Josefina avec la reprise d'une petite phrase d'un de ses Lieder qu'elle adorait.
S'émancipant de la forme classique, le Concerto pour violoncelle en si mineur se présente comme un vaste poème rhapsodique se pliant aux humeurs changeantes de l'auteur, alternant fougue et énergie combattive avec des moments de lyrisme nostalgique et intimes. On retrouve, dans le premier mouvement, l'influence de Brahms (2e mouvement de sa 4e Symphonie) et, dans l'ensemble du concerto, celle de Tchaikovski par l'importante utilisation des instruments à vent.

Interprétation choisie : Chicago Symphony Orchestra, direction Daniel Barenboïm, soliste Jacqueline Dupré (EMI 7243 5 68132 2 9 A).

Effectif orchestral : les bois par 2, 4 cors, 2 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, violons, altos, violoncelles, contrebasses.
Durée : env. 40 minutes.
Composée en l'hiver 1894-1895. Création le 19 mars 1896.

I. ALLEGRO - 4/4 - si mineur

Ce sont les clarinettes, bientôt suivies des bassons, qui ouvrent le 1er mouvement avec le 1er Thème qui sera dominant, notamment par son rythme, dans tout ce premier mouvement

NB. Début du 2e mouvement de la 4e Symphonie de Brahms (1884-1885)

Ce 1er Thème est repris par les cordes et les bois; l'orchestre s'étoffe et à 48'' mes. 23, il s'affirme, grandioso dans un tutti orchestral, ff. 

A 1'18''-mes. 37, l'orchestre s'allège, des petits trilles aux bois, des pizzicati aux cordes, et puis une gamme montante forte aux violoncelles et contrebasse reprise ensuite aux bois annonce un élément nouveau :

Un petit souvenir du rythme du 1er Thème, et puis entrée du 2e Thème énoncé par les cors (2'02'' - mes. 56), une longue et douce mélopée voilée de mystère, un poco sostenuto, molto espressivo, pp

3'03'' - mes. 75. Conclusion de l'introduction orchestrale qui aboutit pp pour laisser entrer le soliste dans la tonalité de Si, Majeur cette fois (3'29'' - mes. 87) avec le 1er Thème. Cette entrée est véhémente avec des tirés, poussés de l'archet, des fz, des chevrons,...
Voyons et écoutons cette écriture :

15'58'' - mes. 103, ce 1er Thème est donné aux flûtes sur accompagnement de trilles du violoncelle qui va poursuivre en ornementant ce thème, vivo, et va annoncer l'arrivée du 2e Thème par la tête rythmique du 1er, comme cela s'était passé dans l'introduction orchestrale.

5'44'' - mes. 139. 2e Thème au violoncelle soliste pp, dolce e molto sostenuto qui prend à son compte la partie dévolue aux clarinettes dans l'introduction orchestrale. Et puis, à nouveau, à 6'50'' - mes. 158, il accompagne les cordes (altos et violoncelles) et les bois de traits virtuoses en sextolets de doubles croches.

7'07'' - mes. 166. Le violoncelle entre avec un nouveau motif en fa dièse mineur et qu'il va développer avec véhémence

pour aboutir à 7'56'' - mes. 186 à une courte cadence qui nous mène à la reprise à l'orchestre de la tête du 1er Thème.

8'14'' - mes. 192. Grandioso, ff. Ré Majeur (tonalité relative de la tonalité principale de si mineur). Jeux sur la tête du 1er Thème qui se désagrège progressivement en rejoignant des registres graves et jeux entre les pupitres.

9'27'' - mes. 24molto espressivo et sostenuto, sur des tremolos des cordes ppp s'engage un magnifique dialogue dans la tonalité de la bémol mineur entre les flûtes et le soliste qui joue la tête du thème "en augmentation" (c'est-à-dire que les valeurs de notes sont doublées : les croches deviennent des noires, les noires deviennent des blanches, etc...) ce qui donne une sensation de ralentissement.

10'34'' - mes. 240, une superbe mélodie est jouée par les flûtes et les hautbois sur un accompagnement arpégé du violoncelle

Cette mélodie va se développer en progression (reprise chaque fois un peu plus dans l'aigu) et en nuance, allant crescendo jusqu'à ff jusqu'à ce que le violoncelle reprenne la parole en traits de doubles notes virtuoses se terminant par une montée chromatique qui introduit le Thème 2, en Si Majeur, aux violons et aux bois, ff (11'37'' - mes. 267), suivis par le violoncelle.

12'31'' - mes. 285. Retour des traits virtuoses en sextolets de doubles croches du violoncelle qui se prolonge avec le motif de la mesure 166 et la conclusion en force du violoncelle qui va ensuite dialoguer avec les cordes graves, les bois et les cors et terminer par sa courte cadence.

13'59'' - mes. 319In Tempo grandioso, ff : retour de la tête du Thème 1 à l'orchestre suivi du violoncelle, molto appassionato ff qui poursuit en traits virtuoses et doubles notes. Une courte cadence, puis conclusion à l'orchestre tout entier, grandioso et ff. 

II. ADAGIO, MA NON TROPPO - 3/4 - Sol Majeur

Le mouvement lent de ce concerto est une merveille tant émotionnelle que musicale par son jeu de timbres et les dialogues entre le soliste et l'orchestre. Il allie des thèmes d'une grande beauté mélodique interrompus par de courts épisodes tragiques, de révolte.

Le mouvement s'ouvre sur le 1er Thème énoncé par les clarinettes et les bassons bientôt rejoints par les hautbois. Un thème contemplatif, mi-religieux, mi-populaire.
a.

A la mes. 8, 40'', le violoncelle le reprend, dans la nuance et dolce. 
Les clarinettes poursuivent avec une la seconde partie de ce Thème 1 qu'agrémente le soliste par des arpèges montants
b.

et qui poursuit sa route par une phrase emplie de nostalgie
c.

qui clame sa douleur par une succession de plaintes en lourdes appoggiatures de notes conjointes auxquelles se joint l'orchestre
d.

A 2'46'' - mes. 35, ce premier épisode se conclut par la première partie du Thème 1 aux clarinettes dans la nuance pp.

3'06'' - mes. 39. Comme la révolte du compositeur face à la douleur. Quatre mesures de tutti orchestral, un raptus au rythme puissant, dramatique et tourmenté en sol mineur
e.

Le soliste y répond par une cantilène apaisante, mélodique, qui constitue le 2e Thème accompagné par les bois. Quant aux violons, ils l'accompagnent d'arpèges rapides et légères des violons
f.

Mes. 50 - 42'', bientôt, ce 2e thème est repris en canon aux flûtes et par le soliste.

Un poco più animato, un court épisode rhapsodique de 5 mesures
g.

nous conduit à la plainte (d.) qui se fait ici moins douloureuse, suivie de son épisode dramatique (e.) et le retour du Thème 2 (f.) aux bois, tandis que le soliste l'accompagne de ses arpèges. S'ensuit (mes. 76 - 5'21'') le dialogue en canon sur le 2e Thème entre, cette fois, les hautbois et le soliste.
Mes. 83 - 5'47''. Retour de l'épisode rhapsodique (g.) suivi de la plainte (d.).

Mes. 95 - 6'40''. Le Thème 1 (a.) est joué aux cors et conduit à une sorte de cadence du soliste (Mes. 107 - 7'44'') bientôt accompagné des flûtes et où le 1er Thème (a.) revient amplifié, comme transfiguré.

Revient ensuite la seconde partie du 1er Thème (b.) aux bois avec ornementation en arpège du violoncelle suivie de la Coda (Mes. 149 - 11'22'') qui se clôt sur les sons en harmoniques du violoncelle, morendo et pp. 

Il se dégage donc de ce superbe mouvement lent une structure :

Thème 1 (1ère partie) - Thème 1 (2e partie)
Plaintes douloureuses
Tutti dramatique
Thème 2
Episode rhapsodique

Plaintes douloureuses
Tutti dramatique
Thème 2
Episode rhapsodique

Plaintes douloureuses
Thème 1 (1ère partie)
Cadence
Thème 1 (2e partie)
Coda

III. ALLEGRO MODERATO - 2/4 - si mineur

Le mouvement final du concerto est une grande rhapsodie faite de contrastes : contrastes rythmiques, de couleurs, de sentiments, de timbres, de tempi, de nuances,... une richesse inouïe. Il est composé de deux thèmes dont le premier, rythmique, dominera tout le mouvement; le second, plus lyrique, arrivera seulement peu après le milieu du mouvement. Entre les deux, de nombreux épisodes et soli du violoncelle.

Sur un ostinato de fa dièse aux cordes graves imprimant un rythme de marche -Mahler se souviendra de cette introduction dans la 6e Symphonie (1903-1904)- entrent les cors
a.

Mahler

qui, suivis de l'orchestre qui bouillonne de plus en plus, lancent un appel au soliste qui entre (mes. 33 - 35'') mf risoluto : Thème 1
b.

l'orchestre le reprend.
Mes. 49 - 3'42''. Un premier solo de violoncelle en doubles cordes et, aux flûtes, en contraste, un motif dansant, jovial, d'inspiration populaire, avec, aux hautbois, la petite cellule rythmique propre au Thème 1 : croche-2 doubles croches.
Mes. 57 - 1'04''. Un deuxième solo de violoncelle qui va se prolonger en traits virtuoses et se terminer sur un trille ffz conduisant à la reprise du Thème 1 aux bois suivis des cordes.
Mes. 81 - 1'40''. Nouveau contraste. Les cordes ff , les bois et les trompettes sur la petite cellule rythmique du Thème 1 introduisent énergiquement un nouvel épisode rythmique
c.

qui se poursuivra au violoncelle seul sur une phrase éminemment lyrique et sensuelle, une phrase qui n'appartiendra qu'à lui tout au long du mouvement
d.

le hautbois en reprendra la dernière mesure.
Mes. 143 - 2'15''. Nouvel épisode. Un thème simple et paisible à la clarinette entre en dialogue avec le violoncelle
e.

dont la virtuosité va s'intensifier jusqu'au Tutti suivant sur le motif rythmique c. (mes. 204 - 4'34'') que prolongera le violoncelle de sa propre mélodie (d.), appassionato. 

Mes. 246 - 5'35''. Une courte reprise du Thème 1 au violoncelle (dans la nuance et non risoluto comme au début du mouvement) suivi des bois et des violons en sextolets. Cet épisode se conclut (mes. 269 - 6'07'') par la fin du Thème 1 modulant en valeurs longues annonçant l'arrivé du Thème 2.

Mes. 281 - 6'28''. Moderato. Thème 2 en Sol Majeur aux couleurs brahmsiennes rappelant une ronde enfantine qui inspirera aussi le Debussy des Jardins sous la pluie (1903  Nous n'irons plus au bois...).
Debussy

f.

Mes. 315 - 7'14''. Nouvel épisode. Un thème champêtre aux flûtes qu'accompagnera, en arpèges, le soliste dans un esprit rappelant "son thème à lui" (d.)

Mes. 347 - 7'56''. Dernière partie de ce Finale. On passe dans la tonalité de Si Majeur qui se maintiendra pour l'essentiel jusqu'à la fin avec une intensification de l'orchestration et du dynamisme (a tempo - stringendo - molto ritardando...). Les violons reprennent le Thème 2 dans l'extrême aigu.

Mes. 381 - 8'34''. Retour de la tête du Thème 1 à l'orchestre suivi du soliste et puis des flûtes avant son retour au soliste f risoluto. , toujours avec son thème caractéristique croche-deux doubles croches.

Mes 412 - 9'21''. Surprise ! Le temps se suspend. Des notes en valeurs longues, des jeux de timbres qui ne sont pas sans rappeler Wagner. Rappels rythmique du Thème 1 et de ses deux première notes. Le concerto pourrait se terminer ici. Mais non.

Mes. 461 - 11'04'' : Coda. Aux clarinettes, un rappel de la tête du 1er Thème du 1er mouvement et puis, (Mes. 468 - 11'25''), la petite phrase de son Lied op. 84 n°2, tant aimée de Josefina, son amie récemment disparue, au violon solo, flûtes et clarinettes sur note tenue du violoncelle solo

Mes 477 - 11'48''. Nouveau rappel du 1er Thème du 1er mouvement suivi au violoncelle d'une phrase descendante, contemplative, comme la fin d'un songe et aux violons, le rythme du 1er Thème du 1er mouvement.

Mes. 497 - 13'04''. Nouvelle surprise : Andante maestoso, l'orchestre conclut en un puissant crescendo empli d'éclat.

Bernadette Beyne

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