Musiques en Pistes : le concerto pour violoncelle en la mineur op. 129 de Robert Schumann

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Deux finalistes du Reine Elisabeth joueront le Concerto en la mineur de Schumann. L'occasion de le présenter ici. C'est le 24 octobre 1850, jour de son premier concert à Düsseldorf où il avait accepté le poste de Musikdirector de l'orchestre, que Schumann termina sa "Pièce de concert pour violoncelle avec accompagnement d'orchestre" commencée 14 jours plus tôt. Malgré l'abandon progressif de ses forces et l'échec de son opéra Genoveva créé à Leipzig, comme pressé d'épuiser ses dernières ressources tant qu'il est jour (son journal intime), il ne cesse de composer. Peu après l'oeuvre pour violoncelle, il entame sa Symphonie Rhénane terminée elle aussi en très peu de temps. Clara note que la pièce composée par son mari l'a été pendant une phase de créativité euphorique, "écrite de la manière la plus adaptée au caractère du violoncelle". Dans son journal du 11 octobre 1851, elle écrit encore : "Le romantisme, l'esprit, la fraîcheur, l'humour, puis l'entrelacement fascinant du violoncelle et de l'orchestre, tout cela est vraiment passionnant. Et puis, l'harmonie et un sentiment profond remplissent les passages chantants!". Cette opinion ne fut pas partagée par tous et Schumann peina à trouver un éditeur et un interprète pour créer son concerto. Après plusieurs refus, il ne fut accepté que le 3 novembre 1853, par Breitkopf & Härtel à Leipzig. Dès le 15 novembre, Schumann proposait "un arrangement pour quatuor à cordes, où les passages des vents seraient incorporés", soit une version accompagnée uniquement par des cordes, comme cela se pratiquait jusqu'au milieu du siècle. Mais l'éditeur déclina l'offre. On ne sait trop si c'est à ce moment ou plus tôt que Schumann eut l'idée d'une version pour violon et orchestre, un format plus "vendeur" que la version originale pour violoncelle. Une idée due sans doute à sa rencontre avec le jeune et brillant violoniste Joseph Joachim. Une copie manuscrite de la partie de violon a été retrouvée en 1987 dans les archives Joachim conservées à la Bibliothèque de la Ville et de l'Université de Hambourg. La partie soliste y est transposée d'une ou deux octaves et la partie orchestrale reste inchangée. Le 15 février 1854, Breitkopf & Härtel envoie à Schumann, pour révision, des épreuves du concerto de violoncelle. Mais la nuit du 17 au 18 février resurgissent les crises qui le conduiront à sa tentative de suicide suivie de l'internement. Clara raconte  cette terrible nuit : "Les médecins l'ont mis au lit et, pendant quelques heures, il n'a pas résisté. Puis il s'est redressé et a commencé à faire des corrections dans le concerto de violoncelle, sentant que cela pourrait le soulager de ses interminables voix". Ces corrections ont été retournées à l'éditeur le 21 février, six jours avant que Schumann ne se jette dans le Rhin. C'est en août 1854 que parut le concerto, sous une forme autorisée par le compositeur. Il mit du temps à être joué. Quelques exécutions avec piano ne connurent guère de succès et les chefs d'orchestre renonçaient à donner cette oeuvre qu'ils n'appréciaient pas et jugeaient "indigne d'étude". Les premières exécutions avec orchestre auraient eu lieu à Breslau le 10 décembre 1867 (avec David Popper) et à Moscou le 14 décembre de la même année (avec Bernhard Cossmann); mais il fallut attendre la fin du siècle pour que le concerto entre au répertoire. On retiendra une première américaine à Boston en 1888, l'exécution qu'en firent Pablo Casals avec l'orchestre de Cleveland en 1920 et Piatigorsky avec le San Francisco en 1947 puis en 1956 avec l'orchestre de Washington. Et c'est ce même Piatigorsky qui en réalisa le premier enregistrement à Londres en 1934. Pourquoi une telle et longue réticence ? Au point qu'en 1963, Mstilav Rostropovitch demanda à Dmitri Chostakovitch de réorchestrer le concerto. Ce qui fut fait. Mais après la "première", le violoncelliste revint à la version originale; la réorchestration de Chostakovitch sonnait davantage comme une "Fantaisie sur le concerto de Schumann". Il y eut en fait, chez nombre d'interprètes, une incompréhension des tempi de l'oeuvre. Au départ, Schumann avait noté un premier mouvement à 144 à la noire, un tempo fort rapide. Il résista au conseil du violoncelliste Robert Emil Bockmühl de ramener ce tempo à 96 à la noire pour finalement accepter le compromis de 130 à la noire. J'avoue avoir eu de la peine à trouver une interprétation conforme à ce tempo, même chez les plus grands. J'ai donc opté pour l'interprétation proposée ici qui est la plus respectueuse des tempi exigés par Schumann et qui rend la pièce beaucoup plus légère. En outre, Schumann avait intitulé son oeuvre "Concertstück für Violoncell mit Begleitung des Orchesters“ (Pièce de concert avec accompagnement d'orchestre), s'écartant ainsi des formes traditionnelles comme il l'avait fait pour son Concertstück pour 4 cors. Cet intitulé écarte les rubati exagérés et les excès de romantisme que l'on entend souvent. L'oeuvre devient alors un grand mouvement en trois sections s'enchaînant l'une à l'autre, le premier thème du premier mouvement se retrouvant dans le troisième, pratique que l'on retrouve dans les formes cycliques. Au temps de Schumann, l'orchestre était moins fourni que nos grands symphoniques; la pâte sonore voulue par Schumann ne doit donc pas être trop épaisse. Mais passons à l'écoute. Interprétation choisie est celle de Jean-Guihen Queyras avec le Freiburger Barockorchester dirigé par Pablo Heras Casado (Harmonia Mundi HMC902197). Effectif orchestral (identique à celui du concerto pour piano) : 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, timbales, violons I, violons II, altos, violoncelles, contrebasses. I. NICHT ZU SCHNELL  4/4 - la mineur Schumann semble se souvenir de Mendelssohn pour débuter son concerto : trois larges accords emplis de mystère comme le sont ceux de l'ouverture du Songe d'une nuit d'été (1826) ou le concerto pour violon de son ami. Souvenir aussi de son propre Concerto pour piano op. 54 -également en la mineur (1845) : pas de longue introduction orchestrale annonçant le thème. Ces accords, on les retrouvera également en fin de mouvement. Le violoncelle solo entre sur un accompagnement syncopé des cordes : EXPOSITION 1. Thème 1   Dans une relation la mineur-Fa Majeur habituelle chez Schumann, la deuxième partie (période) de ce Premier Thème est plus syncopée et annonce déjà les grands sauts mélodiques qui alimenteront tout ce premier mouvement, et elle sera suivie de sa première période variée en chemins sinueux (mes. 26 - 53''). Par des notes fortement accentuées, le violoncelle annonce le premier Tutti orchestral qui, pour mener de la tonique la mineur à son relatif majeur (Do Majeur) servira de pont dans la nuance fortissimo. Mes. 50 - 1'49''. Deux mesures introductives au violoncelle pour affirmer la tonalité de Do Majeur dans laquelle entre le Deuxième Thème 2. Thème 2 DEVELOPPEMENT Mes. 65 - 2'27''. Deuxième Tutti orchestral qui commence par développer ce 2e Thème et rejoint par le violoncelle qui, par ses triolets pressés, ses épisodes modulants autour de Do Majeur, ses grands écarts mélodiques crée une tension plus dramatique. Une rapide gamme descendante nous ramène dans le grave pour un troisième Tutti où s'opère une petit jeu rythmique entre les seconds violons et les alti qui reviendront ci-et-là tandis que se faufile la tête du premier thème (1.) 3. Mes. 112 - 4'09''. Un nouveau motif lyrique au violoncelle 4. suivi de larges arpèges et grands écarts. Mes. 125 - 4'37''. Thème 1 au violoncelle solo dans la tonalité d'ut dièse mineur et puis de si bémol mineur  et, aux cordes basses le petit motif rythmique (3.). Tandis que le violoncelle reprend ce petit motif, on peut entendre aux cors, à deux reprises, la tête du premier thème. Mes. 153 - 5'37''. Thème 1 au violoncelle avec une variante rythmique (triolets de noires) en fa dièse mineur et puis une autre variante rythmique plus rapide et accentuée (triolets de croches). Ce qui nous ramène dans la tonalité de la mineur pour la réexposition. REEXPOSITION (Mes. 177 - 6'36''). Réexposition semblable à l'exposition, si ce n'est que son 2e Thème chante dans la tonalité de La Majeur (au lieu d'un la mineur classique). (Mes. 280 - 10'19'').  Surprise ! Etwas zurückhaltend (un peu en retrait), également un "signe" schumannien. Reprise des 3 larges et longs accords du début, tandis qu'au violoncelle, un thème que l'on retrouve dans le 4e mouvement de sa Sonate pour piano op. 22 de 1839 (Rondo - Etwas langsamer - mes. 29) 5. comme une transition vers le 2e mouvement. Remarquons qu'il n'y a pas de cadence du soliste. Schumann n'avait-il pas composé un Konzertstück ? II. LANGSAM 4/4 - Fa Majeur S'enchaînant directement au premier mouvement, cet Adagio (noté 63 à la noire) et de forme Lied (ABA) déploie une longue mélodie lyrique et méditative soutenue par les violoncelles de l'orchestre 6.  (A) Mes. 294 - 47''. Les bois répondent par quatre accords qui rappellent le tout début de l'oeuvre et la cantabile se poursuit à l'instrument soliste. Mes. 303 - 1'31''. La partie centrale du mouvement est joué p dolce en doubles cordes sur un accompagnement des altos qui rappellent encore le début de l'oeuvre. 7. (B) Mes. 311 - 2'14''. Retour de A (thème principal) Mes. 320 - 3'02''. Comme dans le concerto pour piano, les bois vont reprendre le début du 1er Thème du 1er mouvement. Ici, l'épisode se prolonge un peu et ce motif passera au soliste pour s'unir subtilement ensuite au Thème A du mouvement en cours et introduire la partie conclusive de cet adagio, 8. adagio qui quittera l'intériorité pour prendre une tournure dramatique -"Schneller" (plus vite) est-il indiqué sur la partition- sur des trémolos des cordes suivis d'un rapide trait de violoncelle "Schneller und Schneller" conduisant, sans transition, au 3e mouvement. III. SEHR LEBHAFT (Très animé) Noire = 144 - 2/4 - la mineur Ce troisième mouvement est, comme souvent, de forme Rondo-Sonate, c'est-à-dire qu'il combine le principe des deux thèmes de la Forme Sonate et celui du Refrain-Couplets de la forme Rondo. Une technique souvent utilisée pour son caractère expressif plus léger. Ici, le violoncelle n'est pas épargné puisque Schumann y épuise les possibilités techniques de l'instrument soliste. Un mouvement essentiellement rythmique (croche pointée-double croche-4 doubles croches qui le parcourt tout entier). Les double-croches ne sont à aucun moment absentes dans la partition, le plus souvent en arpèges pianistiques (l'instrument de prédilection du compositeur) que ce soit à l'orchestre ou à l'instrument soliste. C'est le tutti orchestral, en partage avec le violoncelle, qui ouvre le mouvement 9. Thème 1 ou Refrain Mes. 359 - 0'16''. Un pont modulant à l'orchestre reprend le début du Refrain pour mener au  Thème 2 ou 1er Couplet  10.  Mes. 374 - 0'31''Développement ou Extension du 1er Couplet, l'instrument soliste part une suite de traits modulants en doubles croches et croches pointées-doubles croches, rythme du refrain, sur des pulsations de l'orchestre en croches Mes. 410 - 1'08''2e Couplet 11. en la mineur, tandis qu'à ce couplet au violoncelle, les altos répondent par le rythme initial (croche pointée-double croche-4 croches), rythme que reprendra ensuite le soliste avant de s'engager à nouveau dans une suite de doubles croches, des arpèges en trémolo, des triolets de noires appuyés pour terminer sur une arpège descendante qui nous ramène au Refrain (Mes. 364 - 2'05'') en Do Majeur cette fois, allongé et varié. Mes. 480 - 2'21''. Ici, nous entendons au cor et à la clarinette solo le début du 1er Thème du 1er mouvement. Ces citations sont fréquentes chez le compositeur et assurent à l'oeuvre une cohérence cyclique (des mêmes motifs dans les différents mouvement). 12. Dans ce refrain varié, nous entendons aussi divers dialogues entre le violoncelle et divers pupitres de l'orchestre, dont les flûtes... et toujours le rythme initial qui ne nous quitte pas. Mes. 554 - 3'32''. Réexposition Thème 1 ou Refrain (9.) dans lequel les réponses du violoncelle sont confiées cette fois aux bassons, tandis que le soliste peut un peu se reposer. Mes. 569 - 3'54'' . Le violoncelle revient avec le Thème 2 - 1er Couplet (10.) Et puis, surprise. Alors que jusque là on voguait dans le domaine de la mineur, on passe soudain en La Majeur au Tutti, tonalité ouverte dans laquelle on restera jusqu'à la fin. Mes. 614 - 6'04''. 2e Couplet (11.) Mes. 668 - 5'38''. Thème 1 ou Refrain Mes. 685 - 5'56''. Arrive enfin ce que l'on attend habituellement dans un concerto : la Cadence. Elle débute dans un climat de méditation rétrospective sur toute la musique que la précède pour s'animer peu à peu et aboutir à la Coda que le Tutti orchestral conclura ff sur les trois accords introductifs du mouvement. Bernadette Beyne

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