Notre Dossier Prokofiev (4) : les Ballets, des fortunes diverses

par

Cindarella, chorégraphie de L. Lavrovsky

La musique de Prokofiev est fondamentalement dynamique et tonifiante, et comme telle, elle semble prédestinée à l’expression corporelle, ce que confirme l’affection qu’il a toujours portée aux rythmes de danses classiques (Gavotte, Menuet). De fait, quasiment toute musique de Prokofiev pourrait servir, et a souvent servi, à des adaptations chorégraphiques. Et cependant, ce sont des fortunes diverses qu’ont connu et que connaissent aujourd’hui encore les ballets de Prokofiev. Au nombre de sept, ils se subdivisent très clairement en deux groupes, les quatre premiers correspondent à la période occidentale de Prokofiev et ont été écrits pour Diaghilev (Chout, écrit entre 1915 et 1920 et créé à Paris en 1921; Le Pas d’acier, 1926; Le fils prodigue, 1929), ou pour son héritier Serge Lifar (Sur le Borysthène, composé en 1930 après la mort du fondateur des Ballets Russes), et les trois derniers pour la scène soviétique, après le retour de Prokofiev en URSS (Roméo et Juliette, 1935; Cendrillon, 1946; La Fleur de pierre, 1950). Rappelons aussi que la première tentative de Prokofiev en matière de ballet s’est soldée par un échec: Ala et Lolly, commandé par Diaghilev en 1914, qui aurait pu être l’unique réponse au Sacre du Printemps, a été refusée par le commanditaire, sans être perdu pour autant, puisqu’il a été réadapté en Suite Scythe. Du reste, Prokofiev observera presque systématiquement le principe d’extraire des suites orchestrales ou pianistiques de ses œuvres scéniques, ballets ou opéras, plus aisées à exécuter en concert qu’à monter en spectacle. Quelle est aujourd’hui la popularité réelle des ballets de Prokofiev? Assurément un titre domine de très haut tous les autres: Roméo et Juliette, sujet inépuisable qui a engendré la plus vaste et la plus intégralement réussie des partitions chorégraphiques de Prokofiev, alliant avec un même bonheur le pittoresque, l’humour, la tendresse, la violence et le drame, et dont tout mélomane possède en mémoire, consciemment ou non, de nombreux passages et thèmes, et pas seulement l’incontournable Danse des chevaliers; outrageusement exploitée par diverses publicités, elle est un bon exemple de l’aptitude de Prokofiev à faire du neuf avec du vieux (un thème sur les notes de l’accord parfait mineur et qui sonne pourtant “moderne”). En second lieu vient assurément Cendrillon, à peine inférieure par ses qualités sonores, mais peut-être moins directement émouvante. Dans les deux, on retrouve des clins d’oeil à des pages populaires d’oeuvres antérieures: Gavotte de la Symphonie classique dans Roméo et Juliette, Marche de l’Amour des trois oranges dans Cendrillon. Quant aux cinq autres ballets... De part et d’autre du catalogue, Chout et La Fleur de Pierre survivent principalement grâce aux suites d’orchestre, de même que Le Pas d’acier, alors que Fils prodigue et surtout Sur le Borysthène, qui avaient connu respectivement un succès sans lendemain et un échec, restent aujourd’hui parmi les œuvres les plus ignorées de Prokofiev. Nous avons parlé de “l’impossible synthèse” à propos de ses opéras; dans une certaine mesure cette formule pourrait s’appliquer aux ballets, surtout à ceux de la première période. On connaît l’art qu’avait Diaghilev de faire feu de tout bois. Les trois ballets que Prokofiev écrit pour lui en donnent une idée pour le moins édifiante: une bouffonnerie à partir d’un conte populaire russe (Chout signifie Le Bouffon) dont le grotesque confine au surréalisme; un ballet “soviétique” sur un sujet tiré de l’époque du communisme de guerre, résultat d’une première visite de Prokofiev en URSS -Diaghilev sentait bien lui aussi que le soviétisme devenait à la mode- et dont le style urbaniste et constructiviste s’inscrit aux côtés de celui de Pacific 231 de Honegger et du Zavod de Mossolov; et enfin un ballet évangélique sur la parabole du fils prodigue, dont le titre semblait prédestiné et allait servir aux biographes du compositeur pour symboliser son retour au pays natal après les années d’errance. On change totalement d’univers avec l’arrivée en URSS. Retour à des sujets classiques, à une musique tonale, et à une conception du ballet dans la grande tradition tchaikovskienne, avec de vastes partitions avoisinant voire dépassant les deux heures de durée, alors que le principe de Diaghilev était de s’en tenir à des œuvres plus brèves, quitte à en mettre deux par soirée. Sujets bien tchaikovskiens que Roméo et Juliette et aussi Cendrillon (sait-on que ce conte avait été en 1870 le premier projet de ballet, Irréalisé, de l’auteur du Lac des Cygnes?), alors que La Fleur de pierre, conte populaire de l'Oural, situé dans une Montagne au Cuivre, renoue avec une thématique tellurique et païenne, plutôt proche de ce qui aurait pu inspirer Rimski-Korsakov voire Stravinski. Mais sur ce terrain Prokofiev n’a égalé ni son professeur ni son frère ennemi, et son principal et immense mérite reste d’avoir repris avec honneur le flambeau de Tchaikovski et d’avoir réalisé avec Roméo et Cendrillon deux œuvres parmi les plus marquantes dans leur genre et leur esthétique au 20e siècle. André Lischke  1. Sergueï Sergueïevitch Prokofiev en perspective  2. Prokofiev, un symphoniste méconnu 3. Les concertos

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