Osmose verdienne sur lit de cendre

par
Comprenne qui pourra ! On nous explique que le Grand opéra français genre auquel appartient ce  Don Carlos « doit » comporter cinq actes, une scène de foule, des faits historiques et un ballet - conditions auxquelles s'est conformé Verdi. Par souci d'authenticité, on restitue ici les coupures pratiquées par l'auteur. Fort bien. Mais, en revanche, voilà le ballet banni ! Et pourquoi ? Parce que « d'un point de vue dramaturgique sa présence n'aurait aucun sens » écrit Philippe Jordan dans le livret de présentation.Aucun sens pour lui, pour le metteur en scène, Krzysztof Warlikowski et les adeptes de l'hybris wagnérienne sans doute. Mais pour les contemporains, pour Verdi lui même, pour les amateurs du genre, la fusion de tous les arts est inhérente à l'idée même d'opéra et l'alternance de tension et de repos, le principe fondateur de la musique. Ici, en supprimant les moments de détente (forêt de Fontainebleau, jardin enchanteur, ballet de la Reine) ce Don Carlos français, créé à l 'Académie Impériale de musique, Paris le 11 mars 1867, supprime du même coup la dynamique des contrastes. Cette tension constante finit par faire peser sur l’œuvre une couleur funèbre et monochrome. Des éléments incongrus à connotation bourgeoise comme des jeux de scènes minuscules (Carlos faisant du découpage... visible des seuls premiers rangs) dispersent l'attention sur fond de gros plans suicidaires noirs et blancs. Les palais, cloître ou cathédrale de Valladolid se résument à des cages tandis qu'est projeté l'intitulé du lieu de l'action « Les Jardins de la Reine » ou « Le cloître de Saint Just ». Devant l'autodafé - clou des grandioses scènes de foule - le metteur en scène Kristof Warlikowski a tout simplement pris la poudre d'escampette : il en fait un couronnement sur fond d'amphithéâtre peuplé de créatures d'Ensor. Quant à la nature des pouvoirs religieux et royal qui s'affrontent, elle est escamotée. Finalement, la seule cohérence qui s'impose est celle de l'épitaphe finale : tout pouvoir d'où qu'il vienne « n'est plus que cendre et poussière » à l'image de la mise en scène. Très naturellement l'intérêt se reporte alors sur les drames intérieurs et les passions. D'autant que les interprètes s'y jettent à corps perdu les haussant à un niveau de beauté et d'incandescence rares. Musiciens autant que tragédiens, chacun rivalise d'excellence. Si bien que cette formidable émulation gagne l'orchestre et son chef qui tiennent à leur tour, brillamment, leur partie (ce qui n’était pas le cas à la Première précise mon voisin venu de Zurich une deuxième fois!). Grandiose osmose verdienne et fête de l'art du chant. Points culminants : les duos et ensembles bien sûr, mais aussi des caractérisations dramatiques impressionnantes. Ainsi de la flamboyante princesse Eboli emportée par la fougue, l'insolence, l'amour, le dépit et la rédemption d'Elina Garança. Sa « Chanson du voile » costumée en escrimeuse, puis « O don fatal » face à la salle se déploient dans le silence d'une salle médusée. Si le Grand Inquisiteur de Dmitry Belosselskiy glace le sang, le manque de chaleur du timbre en dépit d'une réelle puissance, sert moins la musique que la froideur du personnage. Ildar Abdrazakov, solide et brutal Philippe II, sait exprimer son désarroi et déclenche une ovation (partagée avec le violoncelle solo) après son déchirant aveu de l'Acte IV « Elle ne m'aime pas ». Sonya Yoncheva incarne une Elisabeth de Valois digne et distante avec un chant au galbe somptueux et aux couleurs de miel, allant elle aussi, au delà de ses propres limites dans sa méditation devant le tombeau de Charles Quint (« Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde »). Les héros doubles enfin : Ludovic Tézier en marquis de Posa allie dignité, perfection de la ligne de chant à la meilleure diction française. Sa mort -seul au milieu du plateau vide- serre la gorge et son « Ah, je meurs l'âme joyeuse » restera dans les mémoires. Quant à Don Carlos, Jonas Kauffmann en suprême musicien va au-delà du « joli » en donnant une intense vérité au personnage de l'Infant, en particulier dans les scènes d'affrontement avec son père « Roi de meurtre et d'épouvante ». Dommage que son art des demi-teintes ne soit pas partagé par l'ensemble de la distribution et l'orchestre. Krzyszt Baczyk, Eve-Maud Hubeaux et les Députés flamands offrent de belles interventions tandis que les Chœurs parviennent à dominer leur volume habituel sans pour autant - bien que francophones - être compréhensibles (Chœur d'introduction au III !). Enfin, il faut remarquer tout particulièrement, l'admirable emploi « musical » de la langue française par Verdi. Bénédicte Palaux-Simonnet

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>