« Premières » d'airs virtuoses

par
Karl Heinrich GRAUN (1703 ou 4-1759) Arias d'Opéras Julia LEZHNEVA, CONCERTO KÖLN, dir.: Mikhail ANTONENKO 2017- Livret et textes en anglais, français, allemand-chanté en italien- DECCA 4831518 Les œuvres de Carl (ou Karl) Heinrich Graun n'encombrent guère les discothèques... A peine quelques pages de musique de chambre (sonates) ou vocales (œuvres religieuses notamment) et les exhumations de Montezuma (notamment Joan Sutherland) et de Cesare e Cleopatra (René Jacobs en 1992). La publication d'un disque regroupant onze « premières » (sur 12 enregistrées) apparaît donc comme une belle revanche. D'autant plus que ce disque est remarquablement interprété. On sait finalement peu de choses sur les frères Graun-August-Friedrich (1698 ou 99 – 1765) cantor à Mersebourg à partir de 1729 ; Johann Gottlieb (1702-1771), violoniste élève de Pisendel à Dresden et de Tortini à Padoue ; enfin Carl Heinrich (1703 ou 4 ; mort à Berlin en 1759). Cet ancien étudiant à Dresden fut pris en main par Pisendel (élève de Vivaldi!) et plus encore par Frédéric II de Prusse qui en fit son maître de chapelle, allant même parfois jusqu'à glisser quelques textes de son cru à mettre en musique. Et c'est là que Carl Heinrich nous intéresse. Parti recruter des chanteurs en Italie dans les années 1740-41, il put sur place, et encore mieux qu'à Dresden, connaître l'art vocal italien – ce qui l’amènera à écrire entre 30 et 35 opéras, à l'italianisme très prononcé. Car à l'instar de ces grands Germains faisant le fameux voyage en Italie – de Schütz à Haendel et Mendelssohn, de Goethe à Thomas Mann, il en revient lui aussi « autre » dépassant la technique allemande délivrée du culte protestant pour laisser s'épanouir une écriture naturelle, souple, lumineuse, pour tout dire ensoleillée et « chantante ». Dès lors on comprend aisément l'enthousiasme de la jeune soprano Julia Lezhneva devant ces partitions de haute voltige, saturées de difficultés techniques écrasantes qu'il devient enivrant de surmonter pour, tout simplement, atteindre à la beauté musicale. Là, l'interprète se montre impressionnante de virtuosité transcendée. Des victoires sans cesse renouvelées et gagnées. Mais l'auditeur, lui, reste un peu perplexe devant cette profusion d'exploits juxtaposés où le temps long des récitatifs est absent, où le contexte esthétique baroque est escamoté. Or, la détente est nécessaire car elle sertit d'autant mieux les sommets expressifs et virtuoses. C'est l'atmosphère opératique de la Péninsule où dans les loges, on recevait, on servait citronnades, sorbets ou café, où l'on jouait aux cartes, suspendant soudain son souffle au moment du « grand air » . Quant au terreau de l'opéra seria, c'est lui qui donne toute sa signification à la dynamique dont l'air virtuose apparaît comme l'accomplissement et le dénouement. Julia Lezhneva le sait bien qui, dans sa présentation, suggère la réalisation d'un opéra complet. Ici, elle passe déjà avec aisance d'un rôle masculin ou féminin à la tendresse ou la rage, parvient à faire surgir des moments d'émotion et touche par des coloris feutrés qui n'appartiennent qu'à elle mis en valeur par la prise de son. Direction énergique de Mikhail Antonenko à la tête du Concerto Köln. Une superbe résurrection arrachée aux quelques 30 ou 35 opéras de Graun et une brillante démonstration qui ne peut toutefois, prendre son sens véritable qu'une fois replacée dans son écosystème originel. Bénédicte Palaux Simonnet Son 9 - Livret 7 – Répertoire 9 – Interprétation 10

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