Quel interprète de Britten que Charles Dutoit ! 

par
Dutoit

A quatre-vingts ans révolus, Charles Dutoit poursuit une inlassable activité en tant que directeur artistique et chef principal du London Royal Philharmonic Orchestra ; au cours de ces dernières saisons, on l’a vu régulièrement au Septembre Musical de Montreux et à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande. Pour sa venue à Genève en ce mois de mars, il choisit une oeuvre d’envergure, le War Requiem de Benjamin Britten, rarement donnée sous nos latitudes.Destinée à célébrer la consécration de la Cathédrale de Coventry reconstruite après avoir été détruite par les bombes de la Luftwaffe en 1940, la partition est achevée en janvier 1962 et comporte un gigantesque effectif incluant trois solistes, un double chœur, une chorale d’enfants, un orchestre symphonique, un ensemble de chambre, orgue et cloches. Le texte latin de la Messe des morts est entrecoupé de poèmes en anglais de Wilfred Owen dépeignant l’horreur de la guerre. L’ouvrage prévoyait au premier plan deux soldats, un Anglais (le ténor Peter Pears), un Allemand (le baryton Dietrich Fischer-Dieskau) et la formation de chambre (le Melos Ensemble) , derrière eux, la voix de soprano (la Russe Galina Vishnevskaya) , le grand orchestre et les chœurs énonçant les paroles de la liturgie, et en fond de scène, l’orgue avec les enfants comme suspendus dans les limbes.
Ici sont respectées les directives originales avec le ténor anglais Toby Spence, le baryton allemand Hanno Müller-Brachmann et la soprano russe Tatiana Pavlovskaya, la Zürcher Sing-Akademie (préparée par Tim Brown), la Maîtrise du Conservatoire Populaire de Genève, l’Orchestre de la Suisse Romande avec ses chefs de pupitre pour le concertino.
Dès les premières sonneries de cloches et l’entrée du double chœur sur « Requiem aeternam », Charles Dutoit crée un climat de profonde ferveur qu’illuminera l’intervention du groupe enfantin sur « Te decet hymnus » ; puis le ténor au timbre clair décrit l’horreur du champ de bataille dans la séquence « What passing bells »avec des inflexions douloureuses rappelant le personnage de Peter Grimes. En un pianissimo saisissant, le chœur expose un Kyrie eleison lacéré par les bugles afin de livrer un Dies irae et un Tuba mirum aux ‘sforzandi’ véhéments. En des nuances rassérénées, le baryton dépeint ensuite la morne pesanteur du sommeil que déchirera le vibrato trop large du soprano dans « Liber scriptus proferetur » ; mais les alti du chœur dessinent un suave « Recordare Jesu pie », alors que les voix d’hommes proféreront un sinistre « Confutatis maledictis » amplifié par le douloureux « Be slowly lifted up » du baryton. Les éclats du Dies irae à la Verdi déboucheront sur un Lacrimosa lancinant que négociera, avec une meilleure assise des moyens, la soprano dialoguant avec le ténor ; la conclusion en sera un Pie Jesu nimbé d’un étrange pianissimo. A la tribune d’orgue, les enfants égrènent un « Domine Jesu Christe » libérateur contrepointé par la fugue du chœur et l’admirable séquence en duo des deux soldats, « So Abraham rose ». Cuivres et percussions confèrent une dimension abyssale au Sanctus quand baryton et ténor ploient sous le poids de vieillesse et de la mutilation des corps. Sur d’obsédantes timbales en pianissimo, le Libera me déclenche une progression vers le paroxysme tragique du « Tremens factus sum ego » ; en demi-teintes, les deux solistes évoquent alors la béance de la mort, quand les timbres juvéniles ébaucheront l’In paradisum, le chœur, un « Requiescant in pace » consolateur. Puis de pesantes minutes de silence avant que ne déferlent les ovations pour un chef-d’œuvre et une mémorable exécution.
Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, le 16 mars 2017

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