Rameau trahi par une interprétation distante et sans émotion

par Go Here

Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)
CASTOR ET POLLUX
« tragédie lyrique » (version de 1754)
Livret Pierre-Joseph Bernard (Gentil-Bernard)
Colin AINSWORTH (Castor), Florian SEMPEY (Pollux), Emmanuelle DE NEGRI (Télaïre), Clémentine MARGAINE (Phébé), Sabine DEVIEILHE (Cléone, une Ombre heureuse, Une Suivante d'Hébé), Philippe TALBOT (un Athlète), Virgile ANCELY (le Grand Prêtre), Ensemble PYGMALION, dir.: Raphaël PICHON
2015-2 CD- 2h 19' 31- Présentation, livret, textes en français, anglais et allemand- chanté en français- Harmonia Mundi  902212.13 (2 CD)Voici donc le 3e opéra de Rameau, non dans sa version initiale (avec « Prologue », héritage trop visible de Lully) mais dans sa version révisée dix- sept ans plus tard (1754) présentée ici avec quelques minimes modifications. Le sujet est insolite : c'est l'amour de deux jumeaux l'un né des dieux, l'autre de mortels, pour la même femme. Peut-être, comme le suggère la présentation faut-il y voir l'écho de ce qu'avait vécu le compositeur lui-même qui, en 1736, perd sa belle sœur Marguerite Rondelet dont il fut amoureux dans sa jeunesse... qui sait ? On y verrait plus volontiers l'influence, justement soulignée, des thématiques maçonniques alors très à la mode – parcours initiatique de l'ombre à la lumière passant par l'épreuve des plaisirs, de la peur, du renoncement à soi pour accéder à la vérité de l'amour. Castor et Pollux représentant en outre la lune et le soleil, emblèmes des loges. L'esthétique baroque y ajoute une touche de complexité – harmonie cosmique des contraires, proposition initiatique chrétienne où la mort est victorieusement traversée, le tout en un art destiné à suggérer, charmer et jamais asséner, imposer ou soumettre. Esthétique libératrice tournée vers la joie véritable. Le librettiste Pierre-Joseph Bernard, jeune godelureau de 24 ans, s'était fait connaître par son poème « l'Art d'aimer » imité d'Ovide. Il ne l'avait pas seulement écrit, précise Charles Malherbe, « il l'avait mis en pratique et avait prêché l'exemple avec une ardeur qui ne pouvait manquer, l'âge aidant, d'influer sur sa santé » (et lui valut effectivement une attaque cérébrale). Certes, on lui doit bien ici des facilités stylistiques, littéraires, psychologiques voire « théâtrales » (ainsi de l'intrigue adventice qui se noue autour de Phébé et de Pollux- la rivale devenu magicienne reine des enfers dans la deuxième version) qui rendent l'action beaucoup moins efficace que celle des précédents ouvrages écrits par de vieux briscards du théâtre tels Pellerin âgé de 70 ans pour « Hippolyte et Aricie » ou Fuzelier largement sexagénaire pour les « Indes Galantes ». Mais les artifices narratifs, psychologiques deviennent pour le compositeur, prétextes à de nouvelles inventions, à des nuances inconnues, à des accents d'une subtilité musicale jamais atteinte. Encore faut-il que les interprètes saisissent la partition à bras le corps, sans crainte révérencielle, sans gants blancs, sans cérébralité... à l'image du vigoureux librettiste. C'est ce que firent Barrie Kosky et Emanuelle Haïm à Lille et Dijon en 2014. Et ce fut bouleversant. Ici, hélas, la bonne volonté, le respect de ce qu'on croit être « le style ramiste » tue la pulsion vitale. Le désir d'exactitude, l'intellectualisme éteignent l'éclat et l'acidité des coloris, affadissent les bizarreries harmoniques, éludent cette empoignade des enfers et du ciel qui constitue le substrat de cet opéra. Les déplorations amoureuses deviennent alors ici très distinguées, les « r » sont roulés, les sons attaqués droits, à la limite de l'acidité, animés d'une vibration contenue installant une distance qui interdit l'émotion. Si la volonté de précision réussit aux chœurs ce n'est le cas ni des solistes trop impersonnels, ni de l'orchestre qui cisaille les rythmes de danse et ponctue sèchement les percussives évocations des cataclysmes naturels. Il reste une coquille irréprochable sans doute mais inanimée. Le pittoresque, la tendresse, l'abandon se sont enfuis. Ne reste que l'ennui. Le contraire absolu de Rameau !
Bénédicte Palaux Simonnet

Son 7 - Livret 9 - Répertoire 9 - Interprétation 6

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