La redécouverte du tout premier opéra de Saint-Saëns

par
Le timbre d'argent

Jodie Devos (Rosa), Yu Shao (Benedict), le Chœur Accentus / © Pierre Grosbois (Opéra-Comique)

Le Timbre d'argent
Peintre fauché mais amoureux d'une danseuse, Conrad se fait procurer par le Diable un petit timbre d'argent : chaque fois qu'il le frappera, son souhait sera exaucé, mais une personne de son entourage mourra. Telle est la trame du livret de Barbier et Carré, que le jeune Saint-Saëns mettra en musique  en 1864, juste après son second échec au prix de Rome.

Suite à diverses mésaventures, dont la guerre franco-prussienne, l'oeuvre ne sera créée qu'en 1877. Puis, jouée de temps en temps et, pour la dernière fois, en 1914, à La Monnaie. Depuis, rien. On en connaissait l'air d'Hélène Le Bonheur est chose légère par deux enregistrements (Ninon Vallin et Anne-Marie Rodde) et c'est tout. Cette production de l'Opéra-Comique, dans le cadre du Festival Palazzetto Bru Zane, du 7 au 19 juin, faisait dès lors figure d'événement, sinon de recréation. Qu'en est-il exactement ? Fruit de sa longue gestation et de ses multiples avatars, une impression de disparate (on entend Herold, Gounod, mais aussi Offenbach) et, parfois, de longueur, s'empare de l'auditeur. Malgré l'intrigue à caractère fantastique, l'action tarde à démarrer, et la partition n'est pas toujours heureuse. Les couplets de Spiridion, par exemple,  Dans le bruit et dans l'ivresse, à l'acte II, sont d'une trivialité qui étonne chez un Maître aussi élégant que Saint-Saëns. Mais c'est dans ce même acte qu'Hélène, la douce fiancée de Conrad, chante Le Bonheur est chose légère.  Au final de ce même deuxième acte, la malédiction de Conrad Soyez tous maudits, débauchés sans âme impressionne par son intensité implacable. Le joyau de la partition est formé par la scène des noces de Rosa, la soeur d'Hélène, et de Benedict. Les couplets des fiancés L'Humble papillon de nuit aimait une étoile, doucement accompagné par le choeur pianissimo, envoûte littéralement toute la salle qui, à ce moment même, s'illumine : un moment de féerie pure.  Rétrospectivement, on frissonne, car c'est juste après cet instant merveilleux que Conrad frappe son timbre : Benedict tombe mort. Au dernier acte, il faut signaler le premier tableau avec l'apparition fantomatique des Willis, le bel air d'Hélène L'Oiseau perdu dans l'espace, celui, maléfique, de Spiridion, et enfin, le quatuor final, lorsque tout le monde sort de ce mauvais rêve. La mise en scène de Guillaume Vincent s'avère spectaculaire sans excès, parfaitement secondée par la chorégraphie d'Herman Diephuis qui dessine les pas de Circé/Fiametta, la danseuse dont Conrad est fou (Raphaëlle Delaunay). Si la fête de l'acte II est brillamment illustrée, c'est dans les scènes fantastiques que Vincent se montre le plus inventif (les Willis, l'arrivée du spectre de Benedict), et dans la poésie des noces de Rosa, qu'il se montre le plus touchant et poétique. Vincent épouse donc parfaitement l'intrigue dans ses aléas divers. C'est ce qu'on demande à un metteur en scène, et il le réalise très bien. L'équipe de chanteurs réunie par l'Opéra-Comique a étudié l'oeuvre avec soin et interprète ce Timbre d'argent avec la fraîcheur due à une vraie nouveauté. Les deux sopranos, en particulier, offrent des moments d'intense beauté vocale : le duo entre Hélène (Hélène Guilmette, très enceinte) et Rosa (Jodie Devos, et toute sa joie de vivre) à l'acte I Ô Vierge mère, entends notre prière a ravi. La voix très délicate du musicien exemplaire qu'est le ténor chinois Yu Shao (Benedict) charmait Rosa comme le public. Rôle en or et demandant beaucoup de théâtre, Spiridion était incarné par Tassis Christoyannis, baryton assidu du Palazetto, aussi à l'aise dans l'opéra (Gossec, Grétry, mais aussi De Thou dans Cinq-Mars) que dans la mélodie (David, Lalo, Saint-Saëns) : Il évolue sur scène comme un poisson dans l'eau, et la chaleur de son timbre fait merveille. Le ténor lithuanien Edgaras Montvidas, également fidèle du Palazzetto, abordait le rôle assez lourd de Conrad, constamment présent. Sa voix puissante manquait quelquefois de nuances, mais son hésitation perpétuelle entre le Bien et le Mal en faisait le frère de Robert le Diable, d'Hoffmann ou du Max du Freischütz, et il l'a parfaitement assumé. François-Xavier Roth a dirigé Les Siècles (et le choeur Accentus) avec le sens de la virtuosité que requiert un Saint-Saëns, jeune sans doute, mais déjà maître des sonorités. Une belle découverte.
Bruno Peeters
Paris, Opéra-Comique, le 13 juin 2017

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