Retrouvailles avec Brahms

par
Pollini Thieleman

0126_JOKERJohannes Brahms
(1833-1897)
Concerto pour piano et orchestre n°1 en ré mineur Op. 15 - Concerto pour piano et orchestre n°2 en Si bémol majeur Op. 83
Maurizio Pollini, piano - Staatskapelle Dresden, Christian Thielemann
2016 (live 2011/2014)-DDD-CD1 45'30 CD2 47'01-textes de présentation en anglais, français, allemand et italien-DG 4793985

En 1976, le pianiste Maurizio Pollini fait ses débuts avec la Staatskapelle de Dresde dans le titanesque Premier Concerto de Brahms, œuvre qu’il aura l’occasion, avec le Second Concerto, de graver au disque au côté de Claudio Abbado. En 2011, après 25 ans d’absence et à l’invitation de Christian Thielemann, Maurizio Pollini découvre pour la première fois l’acoustique de la salle. Le résultat est époustouflant de maturité avec d’un côté un pianiste dont la longue carrière confère à la lecture un souffle réfléchi et intelligent, et de l’autre côté, un chef attentif pour qui le répertoire romantique allemand n’a pas de secrets.
La genèse de la composition (1854-1858) du Concerto n°1 pour piano et orchestre de Brahms est compliquée et figure comme la première tentative d’écriture symphonique du compositeur puisque sa Première Sérénade date de 1857. Toute l’histoire du concerto pourrait se résumer en une rencontre, décisive et touchante, entre Brahms et Robert Schumann en 1853. L’entente est telle que Schumann s’empresse d’écrire le 28 octobre de la même année dans la Neue Zeitschrift für Musik : « Il est arrivé cet homme au sang jeune, autour du berceau de qui les Grâces et les Héros ont veillé. Il a nom Johannes Brahms ! ». C’est dès cette rencontre que Schumann incite le jeune compositeur à l’écriture d’une symphonie, genre auquel Brahms ne s’est pas encore frotté et dont il a l’héritage titanesque des symphonies de Beethoven est bien trop à l’esprit. Brahms échappe à cette confrontation en entamant l’écriture d’une nouvelle sonate, cette fois pour deux pianos. Grâce aux conseils du violoniste et chef d’orchestre Joseph Joachim, du directeur de la Société Chorale de Göttingen Julius Grimm et de Clara Schumann, Brahms finit par orchestrer sa sonate qui deviendra d’abord un réservoir d’idées pour ses œuvres futures (Première Symphonie - Un Requiem allemand). Durant cette période pleine de doutes et de tristesse suite au décès de Schumann en 1856 à la clinique d’Endenich, Brahms s’aperçoit que l’œuvre ne peut aboutir sans la présence d’au moins un piano et, toujours sur les conseils de Joachim et Clara, il transforme sa symphonie en concerto pour piano. L'histoire du Deuxième Concerto ne présente pas autant de difficultés. Créé le 9 novembre 1881, soit 22 ans plus tard, il s'impose par sa dimension rare en quatre mouvements dont le mouvement lent n'apparaît qu'en troisième position. De fait, et même si le piano domine davantage, Brahms écrit encore dans l'esprit d'une symphonie. Mais contrairement à son petit frère, le piano intervient dès la deuxième mesure et participe à la structure musicale sans se laisser absorber pas la masse symphonique.
Dans chacune de ces œuvres, c’est d’abord le caractère intérieur et puissamment personnel de Brahms qu’il faut parvenir à présenter, le tout dans une multitude de détails et d’aspects à ne pas négliger. La manière dont le soliste parvient à faire émerger le plus insignifiant des motifs devrait faire percevoir sa capacité à avoir non seulement analysé la partition, mais à avoir pu jouer contre ou avec la dualité qui caractérise ce répertoire. De ce point de vue, on ne peut qu’admirer le travail de Maurizio Pollini dont la finesse de l’interprétation, associée à une pensée intellectuelle sans failles, offre aux deux lectures live un témoignage vibrant. Bien sûr, et s’agissant de live, quelques imperfections se font sentir, mais la qualité interprétative est telle qu’on ne s’y attardera pas. La justesse du propos, la poésie naturelle du mouvement lent du Premier Concerto ou le caractère enflammé de son Final sont de premier plan. Pour le Concerto n°2, Pollini semble encore plus investi dans la recherche de couleurs et de contrastes : le premier mouvement est conçu de manière horizontale et ne subit aucune pression ou dureté ; le second se caractérise par la profondeur et le dramatisme du matériau sonore offrant au mouvement lent toute la fluidité qu’il mérite avant un Finale léger, presque naïf de beauté. Enfin, ces concertos sont aussi l’occasion de voir le travail du chef sur une telle masse orchestrale. Christian Thielemann galvanise ses troupes et ne laisse rien au hasard. Il joue de son orchestre, va au bout de sa pensée en privilégiant un orchestre massif, sans rentrer dans la lourdeur. Les nombreuses sections rythmiques instables sont élégamment menées, sans embuches, tandis que le souffle apporté à la ligne donne une direction limpide. Une baguette précieuse en totale harmonie avec le pianiste dont la connexion ne s’interrompt à aucun moment. Ensemble pour la première fois, ils offrent une lecture magistrale. Une référence ?
Ayrton Desimpelaere

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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