Serge Prokofiev, compositeur de l'URSSie ?

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Serge Prokofiev (1891-1953) A spectre is stalking Europe (un spectre traque l'Europe), Cantate pour le 20ème anniversaire de la révolution d'octobre, op. 74, Prosper, our mighty country (qu'elle prospère, notre nation puissante), cantate pour le 30ème anniversaire de la révolution d'octobre, op. 114, A toast! (un toast !) à l'occasion du 60ème anniversaire de Staline. New Philharmonia Orchestra, St. Petersburg philharmonic Choir, récitant : Alexei V. Emeljanov, direction : Alexander Titov. 1997-2015-DDD-65'14''-Texte de présentation en anglais - 1 CD Cugate Classics CGC006-2Céline l'écrivait déjà : On ne devient pas communiste. Il faut naître communiste ou renoncer à le devenir jamais. Prokofiev en a fait l'expérience. Né dans la petite bourgeoisie - son père était ingénieur agronome et gérant d'un domaine agricole, il s'exile dès 1918 au Japon, aux Etats-Unis, en Angleterre avant de vivre les années folles parisiennes. Ce n'est qu'en 1936 qu'il cède définitivement aux sirènes qui le rappellent dans la Russie communiste. Révolutionnaire dans l'âme, il ne fait aucun doute qu'il marquait, dans les premières années de son retour, une sympathie certaine pour le régime: les succès gigantesques dans la construction et la culture de l'Union des Républiques socialistes soviétiques m'ont fait une impression énorme. J'espère traduire cet enthousiasme et l'élan de cette évolution dans une de mes futures symphonies. Il sera vite détrompé car il ne parviendra jamais à mouler ses oeuvres patriotiques dans le carcan imposé par le soi-disant réalisme social. Heureusement pour nous car la musique de ces compositions de propagande gagnent à être écoutées. Malgré qu'elle soit basée sur les écrits de Marx, de Lénine et de Staline, la cantate pour le 20ème anniversaire de la révolution d'octobre en 1937 est refusée par le très sérieux "comité pour l'Art". Elle moisira dans les archives du parti et ne verra le jour qu'une trentaine d'années plus tard, ironie de l'histoire pour le 50ème anniversaire de la révolution, treize ans après la mort de Prokofiev. Les musicologues revoient aujourd'hui leur position ; certes, la naïveté et la docilité de Prokofiev qui paraît évidente dans ce projet est maintenant questionnée pour laisser place, comme chez Chostakovitch, à une ironie déguisée. Dans tous les cas, cette cantate entrouvre la porte d'une réflexion plus avancée qui culminera dans la collaboration avec Eisenstein pour ses films Alexandre Nevski en 1938 et la première partie d'Ivan le Terrible en 1945. Le toast pour le 60ème anniversaire de Staline de 1938 n'a pas les ambitions de la cantate précédente. Quoiqu'elle soit basée sur des textes vantant les mérites du dictateur, cette pièce de 8 minutes utilise des chants populaires de plusieurs républiques, Ukraine, Biélorussie, Mordovie,... On ne peut qu'être séduit par ce rondeau de cortèges et de danses et par le thème de joie en do majeur, cette tonalité tellement prisée par le compositeur comme au début de Pierre et le loup ou du troisième concerto pour piano. Les apparatchiks du régime ont la mémoire courte ; dix ans plus tard, ils sollicitent à nouveau Prokofiev pour écrire une cantate pour le 30ème anniversaire de la révolution. Le compositeur leur suggère d'utiliser la cantate inutilisée, mais devant le refus de l'administration, il se résigne à écrire un petit quart d'heure de musique. C'est une musique d'espoir, simple et lumineuse qui ne tombe pas dans les clichés de fanfares triomphalistes. Elle ne mérite pas l'oubli dans lequel elle est tombée. Les déboires de Prokofiev ne feront qu'augmenter. L'année suivante, son nom apparaît sur la liste des compositeurs accusés de formalisme. La pauvreté et la maladie sont au rendez-vous. Prokofiev poussera l'ironie jusqu'à mourir dans le désintérêt total de son pays le même jour que Staline, le 5 mars 1953. Avec son opéra pratiquement ignoré, l'histoire d'un homme réel qui relate les pensées d'un aviateur abattu pendant la seconde guerre, ces trois cantates forment une anthologie de l'histoire de l'URSS illustrée par la musique. Aleksander Titov et le New Philharmonia Orchestra nous en donnent une version sensible qui n'hésite pas à révéler les nombreux paradoxes cachés dans ces partitions. Le mélomane curieux y trouvera son bonheur, le passionné de Prokofiev aussi. Jean-Marie André Son 9 – Livret 9 –  Répertoire 8 – Interprétation 10

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