Triste Carmen !

par
Carmen

© Vincent Pontet

Pour célébrer l'une des plus populaires des œuvres française -à l'heure où les Français eux-mêmes semblent ne plus savoir très bien de quoi est faite leur culture- la reprise de la mise en scène de Calixto Bieito s'imposait-elle ? Que le metteur en scène soit hanté par la violence de ses origines -né à Miranda de Ebro, haut lieu de la répression franquiste et formé dans la Catalogne opprimée par ce même pouvoir- ne justifie pas pour autant le traitement dégradant infligé à cette malheureuse « Carmen ». Car, tout de même ! Carmen est née de la rencontre entre Mérimée, Bizet et la charmante Céleste Mogador qui lui fera connaître les chansons espagnoles à la mode lors de leurs promenades nocturnes dans les allées du Vésinet. Mais surtout le parti-pris de manichéisme plombe cette production au demeurant scéniquement efficace. Première victime : l'écriture subtile et délicate de Bizet d'emblée piétinée. Deuxième victime, l'interprétation musicale gagnée par le même monolithisme brouillon. Le jeune chef italien,Giacomo Sagripanti (remplaçant le placide Bertrand de Billy qui remplaçait lui-même Lionnel Bringuier) a beau tenter de coordonner ses troupes, plateau et fosse prennent le mors aux dents dans des directions opposées tandis que les chœurs à l'exception des gamins restent assez débraillés. Les interprètes ont du mérite à éviter les sorties de route (premier duo Micaëla-Don José) d'autant qu'ils sont privés de la plus grande partie des dialogues au profit de bruits prosaïques divers à moins qu'ils ne soient concurrencés par des pantomimes ouvertement sadiques (soldat en slip courant en rond avec son fusil jusqu'à épuisement pendant toute la première scène par exemple). Le metteur en scène en revendique ouvertement l'usage. C'est son affaire. Encore faudrait-il qu'une telle pulsion serve l’œuvre. Micaëla crache au visage de Carmen, Frasquita saoule titube en mini short fluo, un danseur se déshabille sous les rires exécutant des passes tauromachiques (très belles anatomiquement) dans le plus simple appareil... qu'est-ce que cela apporte ? Sinon un malaise pénible. Quant à Carmen, il faut beaucoup haïr la féminité pour en dresser pareil portrait : « bobonne » endimanchée, nymphomane monomaniaque, harpie... impossible de croire à son pouvoir de séduction. Sans compter que le même sadisme l'oblige à escalader des carrosseries de voitures ou chevaucher fougueusement un partenaire rétif empêtrée dans une robe moulante sous le genou, chaussée d'escarpins, armée d'un petit sac à main ! Clémentine Margaine affronte l'adversité sans trop compromettre un timbre idéal, des moyens magnifiques (que l'on verrait bien évoluer vers le répertoire wagnérien) mais se laisse malheureusement contaminer -du point de vue du style- par la vulgarité qu'elle subit. Don José chanté par Roberto Alagna reste un exemple inégalé de diction. Si la texture de la voix est moins claire et homogène, ce qui est naturel avec le temps, l'émission reste franche, généreuse, assumée selon l'instant (passage en voix de tête au duo de l'acte II un peu hasardeux) et sa présence scénique bondissante frappe toujours autant par sa sincérité. Etait-il toutefois nécessaire d'ajouter au final imprécations et sanglots véristes (lui ont-ils été imposés) ? Sa Micaela, la soprano polonaise, Aleksandra Kursak, fraîche, sensible, fine musicienne, rayonne et émeut. Son ultime : « Je dis que rien ne m'épouvante ...» reçoit la plus belle ovation de la soirée. Roberto Tagliavini négocie au mieux le défi posé par le rôle d'Escamillo tandis que Frasquita (Vannina Santoni) et Mercédès (Antoinette Dennefeld au fort joli timbre) parviennent à surmonter des jeux de scène outrés. Boris Grappe (Le Dancaïre), François Rougier (Le Remendado), François Lis (Zuniga), Jean-Luc Ballestera (Moralès) et Alain Azérot (Lilas Pastia) s'avèrent solides et bien chantants. On est triste pour ceux -et surtout les plus jeunes- qui assistent là, à leur première « Carmen ». L'Opéra de Paris leur doit une revanche. Bénédicte Palaux Simonnet ONP Bastille, le 16 mars 2017

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