Un beau Tristan à Turin

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Pour inaugurer sa saison 2017-18, le Teatro Regio de Turin frappe un grand coup en présentant un Tristan dirigé par Gianandrea Noseda, mis en scène par Claus Guth pour l’Opernhaus de Zürich en 2008 et repris ici par Arturo Gama.A l’encontre de ce concept stupide qui veut que la plus inique laideur fasse ‘moderne’, l’œil est flatté par les décors et costumes somptueux de Christian Schmidt et les éclairages tout aussi probants de Jürgen Hoffmann. Pour le régisseur, Tristan est un drame intériorisé constitué de paroles et de sentiments où l’action est confinée à chaque finale : au premier acte, les deux personnages principaux absorbent le breuvage fatal, au deuxième, le héros est mortellement blessé par Melot, le traître, au troisième, les amants sont transfigurés par la mort. Nous avons affaire en réalité à une tragédie bourgeoise qui se déroule dans une demeure cossue (la Villa Wesendonck ?) entre la chambre à coucher et la salle à manger ; le plateau tournant nous en révèlera les antichambres, les couloirs, le jardin d’hiver et la façade donnant sur la rue. Plus de navire amenant Isolde au roi Marke mais un magnifique intérieur avec un grand lit, une coiffeuse et la robe nuptiale prête à être endossée ; la future reine et sa suivante revêtent le même manteau noir sur satin blanc, Tristan, une redingote noire sur gilet foncé. Nul besoin de filtre pour réunir les ‘antagonistes’, un rayon de lumière suscite l’amour préexistant entre eux, tandis que dans le corridor, le chœur figé dans une attitude stéréotypée exprime le caractère obtus de l’opinion publique en passe de célébrer un mariage. Alors que la nuit tombe, seul le bruissement des feuillages isole le célèbre « O sink hernieder » qui obligera les deux êtres éperdus de passion à s’allonger sur la table conviviale devant laquelle siègeront ensuite les juges soutenant leur monarque. Appuyé contre les portes, un Tristan immobile dans sa lente agonie attendra désespérément celle dont la venue permettra une ultime étreinte sur les nappes du festin. Pour ce qui concerne la musique, il faut d’abord évoquer la direction de Gianandrea Noseda qui aborde pour la première fois intégralement cette redoutable partition. Selon ses dires, l’œuvre représente la tentative spasmodique de Wagner de créer une situation d’extase continuelle, ce qui se traduit par une houle sonore déferlant sur le théâtre en emportant sans ménagement un orchestre et un chœur chauffés à blanc. Cette avancée imperturbable qui fait sauter les freins de l’inhibition cèdera progressivement face aux cors dans le lointain annonçant la réunion des protagonistes puis face aux cordes graves creusées de l’intérieur préludant aux déchirantes strates de l’expectative et à la catharsis finale. Sur scène, ayant affaire à la seconde distribution, le plus remarquable des chanteurs est assurément la basse Steven Humes qui a la noblesse de timbre et l’expression tragique d’un roi Marke dont la grandeur magnanime est évidence. Le Tristan de Stefan Vinke arbore un coloris barytonant qui cherche à arrondir les sons sans toutefois éviter quelques bavures d’intonation ; dès l’acte II, il acquiert néanmoins une assurance qui lui permet de négocier les quelque nonante minutes du dernier comme un long crescendo d’émotion, alors que nombre de ses collègues actuels terminent aphones ! Malheureusement son Isolde, Rachel Nicholls, n’atteint pas les mêmes sommets, tant l’aigu est guttural et que le bas medium manque singulièrement de consistance dans le Récit de Tantris ; mais peu à peu, la sonorité s’ouvre en laissant apparaître une certaine ampleur qui irradiera le dernier tableau. La Brangäne de Michelle Breedt traverse elle aussi des hauts et des bas avant de trouver son assise en milieu de soirée. Martin Gantner livre un Kurwenal émouvant par sa franchise, tandis que Jan Vacik a la noirceur de l’infâme Melot. Complètent adroitement l’affiche le berger de Joshua Sanders, le timonier de Giuseppe Capoferri et le jeune marin de Patrick Reiter. Au terme d’un spectacle qui a duré…cinq heures (avec deux longs entractes), un public médusé, conscient du chef-d’œuvre auquel il a été confronté, applaudit à tout rompre les artisans de cette incontestable réussite ! Paul-André Demierre Torino, Teatro Regio, le 17 octobre 2017

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