Un bouleversant témoignage contre la guerre

par
Shell Schok

Nicholas LENS
(° 1957)
Shell Shock, a requiem of war, opéra
Sara Fulgoni (la mère, l'ange de la mort, le femme), Mark S. Doss (le soldat colonial, le survivant), Ed Lyon (le soldat inconnu, le soldat, le déserteur), Gerald Thompson (le disparu, le soldat, le déserteur), Claron McFadden (l'infirmière, l'ange de la mort), Gabriel Kuti, Gabriel Crozier, Theo Lally (les orphelins, les enfants-soldats, les enfants), Choeurs et orchestre symphonique de La Monnaie, dir.: Koen KESSELS
2016-Live-49' 44'' et 44' 15''-texte de présentation en anglais-livret en anglais, néerlandais et français-chanté en anglais-La Monnaie 481-247-3

Voici l'enregistrement de la création mondiale, à La Monnaie, en novembre 2014, d'une oeuvre très étrange. Certes, le compositeur l'intitule "opéra", mais le sous-titre "requiem de guerre" évoque l'oratorio, ou la cantate. La mise en scène de Sidi Larbi Cherkaoui entremêlait danses, acrobaties et vidéos, de sorte que l'on pouvait craindre un moindre intérêt pour une production CD audio. Il n'en est rien, l'oeuvre tient très bien sans support visuel. Tout d'abord par les textes, très forts, et parfois crus ("Fuck the flag ! Fuck God !") du librettiste Nick Cave, auteur-chanteur-compositeur australien connu dans le monde du rock-blues. Ils donnent la voix aux gens qui n'avaient rien à dire, mais étaient mêlés à la guerre. Ce sont ces voix, celle des innombrables morts de la Grande Guerre, qu'a voulu évoquer le compositeur natif d'Ypres, ville-martyre en 14-18, et dont les cimetières militaires ont hanté la jeunesse, comme il le précise dans sa notice brève mais éclairante.  En cela, Shell Schock est très proche du War Requiem de Britten ou de Morning Heroes de Bliss. Musicalement, le style de Lens s'est assagi depuis Flamma Flamma, la pièce qui l'avait fait connaître en 1994, mélange détonnant d'opéra, de rock et de musiques du monde. Plus d'outrances ici, mais une émotion à fleur de peau envers la solitude et la peur. L'oeuvre est divisée en 11 "chants" dont certains eux-mêmes subdivisés. Chaque chant met un personnage différent en scène, qui vient témoigner de son histoire, de sa souffrance. Il est à noter qu'ils sont tous curieusement sous-titrés en italien, exemples : "minuetto macabro,", "al ritmo di una brutale marcia", ou "atmosfera narcotica". Se succéderont ainsi un soldat colonial, une infirmière, un déserteur, un disparu, ou une mère. Interviendront aussi les soldats tombés au combat, le soldat inconnu, ou des orphelins.  L'ensemble est poignant, mais l'on y cherchera en vain la trame que doit contenir un drame lyrique. Certains moments, déjà remarqués à la représentation, frappent à nouveau. Ainsi l'"air" de l'infirmière, introduit par une élégie aux cordes, durant laquelle la belle voix de Claron McFadden plane au-dessus du choeur. Le Chant des déserteurs, subdivisé en 4 mouvements et interprétés par plusieurs chanteurs, subjugue par son côté répétitif, quasi hypnotique. C'est sans doute le moment qui rappelle le plus le Lens agressif de The Accacha Chronicles, dont faisait partie Flamma Flamma. Le baryton-basse Mark S. Doss y est superbe, tout comme dans le premier Chant du survivant, lequel fait penser tant au Stravinsky du Rake's Progress pour la prosodie, qu'à The Unanswered Question de Charles Ives pour l'orchestration. Les chanteuses, elles, se couvrent de gloire, tant dans le Chant des anges de la mort, violent, heurté, aux glissandi hallucinés, que dans l'intervention de la mère dans l'avant-dernier chant "Give me my son back, to me" par Sara Fulgoni. Etonnant aussi le chant du disparu, où brille le contre-ténor Gerald Thompson ("Je suis mort, mais comme je suis porté disparu, je ne suis pas mort"), dans lequel une vocalise soudaine semble s'inspirer du Miserere d'Allegri. Le chant du soldat inconnu, "qui ne rentrera jamais à la maison", constitue un véritable air d'opéra pour le ténor Ed Lyon, terminant par un choeur sublime "We are the Unknown Soldier". Shell Shock conclut par "Canto of the Orphans" : les orphelins, représentés par les "boy sopranos", pleurent leurs parents, leur absence, leur mort, dans une triste complainte, entrecoupée d'un magnifique interlude orchestral (plage 6 du CD 2, à 02' 45''). La fin, raréfiée, est chantée par un seul garçon, seul, longtemps, très lentement : elle prend à la gorge. Tel est ce Shell Shock, opéra/oratorio/cantate intrigant, fascinant, qui ne manquera pas d'interpeller par son étrangeté sans doute, par sa sincérité brûlante certainement.
Bruno Peeters

Son 10 - Livret 8 - Répertoire 9 - Interprétation 10

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