Un chef-d'oeuvre du Grand Opéra Français

par

© Lorraine Wauters

La Favorite de Gaetano Donizetti
Dans un avenir incertain,  après la destruction de la nature, une secte dirige le monde en cultivant des vestiges du passé dans des bocaux, conservés à l'intérieur d'un gigantesque tableau périodique. Les hommes sont séparés des femmes : privées de tous droits, elles élèvent une génération de soldats. Tout cela est bien joli, mais où est le rapport avec le livret de Scribe et consorts pour ce grand opéra de Donizetti, créé à Paris en 1840 ? Nul. La très Italienne Rosetta Cucci, native de Pesaro (!), revendique sa vision dans le programme de salle, sans vraiment convaincre. Quelques beaux tableaux (l'arbre-trône en noir et blanc, au début de l'acte III, la tonsure de Fernand à la fin) n'excusent pas des moments ratés, comme cette cour fort dévêtue, impossible chez un roi d'Espagne en 1340, ou la soudaine paroi de mannequins illuminés, lors de la mort de Leonor. Curieux : il n'entre pas dans les habitudes de l'Opéra Royal de Wallonie de confier ses productions à des régisseurs aussi aventureux. En fait, il s'agissait d'une mise en scène plaquée sur l'intrigue, qui ne lui apportait rien, et s'avérait inutile. Par bonheur, la partition de Donizetti, l'une de ses meilleures, s'appuie sur une intrigue solide, qui ignorera l'approche de Mme Cucchi. D'autant plus que, dans l'ensemble, l'interprétation musicale s'avérait convaincante. Sonia Ganassi, mezzo remarquable, hélas en pantalons anachroniques lors de sa mort,  a ravi dans l'air célèbre O mon Fernand (et sa cabalette) , mais aussi par sa participation aux nombreux ensembles, tout comme Celso Albelo dans le rôle de Fernand, très sonore, et poignant dans sa dernière phrase : "Et vous prierez pour moi demain". Malheureusement, leur prononciation était plus qu'approximative, tout comme celle d'Ugo Guagliardo, Balthazar, par ailleurs somptueux. Seul l'Alphonse XI de Mario Cassi, dès le célèbre Jardins de l'Alcazar qui ouvre le deuxième acte, s'exprimait en un français compréhensible. Son roi d'Espagne attirait presque la sympathie, et certainement l'admiration pour son legato (trio du III "Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate"). Outre ces airs et ensembles cités, l'opéra de Donizetti se signale par deux grandioses concertati (actes II et III, ce dernier avec de curieuses inflexions spontiniennes), parmi ses plus beaux, et qui ont été superbement mis en place par le chef d'orchestre Luciano Acocella et Pierre Iodice, chef de choeurs qui avaient fort à faire. Jolie Inès de Cécile Lastchenko (dont l'ai a été supprimé), et méchant Don Gaspar de Matteo Roma, qui mena de main de maître le choeur des courtisans, presque offenbachien : "Ah ! que du moins notre mépris qu'il brave". N'était la mise en scène hors de propos, une belle représentation, en coproduction avec le Teatro La Fenice de Venise, d'une des plus grandes partitions du Maître de Bergame, et d'un chef-d'oeuvre du genre "Grand Opéra Français".
Bruno Peeters
Opéra Royal de Wallonie, Liège, le 19 novembre 2017

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