Un contre-ténor pour Ariodante 

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Pour la première fois dans son histoire, l’Opéra de Lausanne affiche l’Ariodante de Haendel ; et pour la première fois depuis la création par le castrat Giovanni Carestini, un homme chante le rôle-titre qui a été, jusqu’à l’heure actuelle, l’apanage des voix féminines de mezzo-contralto telles que Janet Baker, Tatiana Troyanos, Anne Sofie von Otter ou Joyce DiDonato. Confronté à une tessiture de deux octaves (du la 1 au la 3), le contre-ténor ukrainien Yurij Minenko l’affronte avec une rare endurance face à une coloratura torrentielle qui rigidifie l’émission ; mais le lamento « Scherza, infida » lui laisse le temps de soigner sa ligne de chant et constitue le point fort de sa prestation. Face à lui, le machiavélique Polinesso de Christophe Dumaux lui ravit la palme du succès en se jouant d’une partie de contralto féminin concentrée entre le la 2 et le ré 4. En légère méforme en début de soirée de première, la Ginevra de Marina Rebeka s’impose peu à peu par la qualité du timbre et une expression de douloureuse inquiétude qui finit par émouvoir. A l’intrigante Dalinda, Clara Meloni prête une détermination que lui inspire sa passion inassouvie pour Polinesso, éconduisant le malheureux Lurcanio de Juan Sancho dont les moyens vocaux méritent attention, ce qui concerne aussi l’Odoardo du jeune ténor Jérémie Schütz. Au roi d’Ecosse, la basse Johannes Weisser ne confère, par contre, qu’un grain corsé sans grande finesse de phrasé. Mais ces quelques inégalités du plateau sont estompées par la fébrilité indomptable de la baguette de Diego Fasolis qui galvanise le Chœur de l’Opéra de Lausanne (préparé par Pascal Mayer) et l’Orchestre de Chambre de Lausanne : pas une seconde ne faiblit l’intérêt pour cette ‘opera seria’ d’extrême longueur, qui s’inscrit immédiatement au nombre des réussites qu’ont été sur ce plateau Rinaldo, Farnace, L’Artaserse ou récemment Die Zauberflöte. Qui a vu les productions de Thaïs ou de Faust au Teatro Regio de Turin sait que le travail de Stefano Poda force l’admiration. Concevant à la fois mise en scène, décors, costumes et lumières, il élabore un cadre de jeu consistant en une enfilade de pièces au marbre nu, dont la virtuosité des éclairages suggère l’étouffante atmosphère. Au fil de l’action, se déplace une palissade de bois blanc où se sont greffées de gigantesques mains qui s’approchent des personnages comme pour saisir le fil de leurs destinées… Au rideau final fusent les ovations d’un public debout, manifestant son enthousiasme. Paul-André Demierre Lausanne, Opéra, le 15 avril 2016

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