Un duo en déséquilibre

par
Mikhail Petrenko

Au cours de chaque saison, le Grand-Théâtre de Genève organise trois ou quatre récitals de chant ; plutôt que de nous ennuyer avec les sempiternelles soirées de lieder, il a cette fois-ci la judicieuse idée d’inviter deux artistes russes provenant de Saint-Pétersbourg pour un programme Tchaikovsky – Rachmaninov. La basse Mikhail Petrenko s’est fait d’abord un nom au Théâtre Marinsky de sa ville natale avant de se révéler au niveau international en 2004 en campant Hunding de ‘Die Walküre’ à la Staatsoper de Berlin sous la direction de Daniel Barenboim ; puis lors de la réouverture du Bolchoi avec Ruslan et Ludmila, il a personnifié le preux chevalier alors qu’au Met, il s’est illustré dans le rôle-titre du Château de Barbe-Bleue et dans celui du Prince Galitzky du Prince Igor. Quant à son accompagnatrice Marina Mishuk, elle est cheffe de chant au Marinsky depuis 1978 et collabore avec nombre de chanteurs russes pour leurs récitals.
La première partie de programme comporte onze mélodies de Tchaikovsky. Sur quelques accords solennels du clavier, sont proposés l’opus 47 n°5 « Je vous bénis, forêts », magnifié autrefois par un Ivan Petrov ou un Nicolai Ghiaurov, puis le non moins célèbre Chant de Mignon, « Non, seul celui qui a connu » op.6 n°6 ; arquant sa haute taille vers le piano, Mikhail Petrenko s’ingénie à nuancer une ligne de chant qui tend vers le crescendo d’expression ; et le legato sur le souffle s’irise de demi-teintes tristes pour traduire les vers de Goethe. « La Réconciliation » op.25 n°1, « La nuit » op.73 n°2, « Les gentilles étoiles brillaient » op.60 n°12 laissent affleurer de sombres résonances dans le grave que quelques sons filés finissent par éclaircir. Mais l’accompagnement devient besogneux dans une « Sérénade de Don Juan » que le chanteur voudrait emporter d’un seul élan, quitte à en égratigner les aigus ; et il sera trop sage dans l’opus 38 n°8, « C’était au début du printemps », tandis que la basse arbore la faconde d’un grand seigneur qui saura esquisser un sourire espiègle dans la « Petite chanson d’enfant » si touchante par sa simplicité.
La seconde partie consacrée à Sergey Rachmaninov nécessiterait le concours d’un grand pianiste (cf. Vladimir Ashkenazy), ce que n’est malheureusement pas Marina Mishuk ; preuve en est le canevas brouillon modelé pour le martial « Cela fait longtemps, ami » op.4 n°6 ou les éruptives « Eaux printanières » op.14 n°11. Et c’est donc à la voix qu’incombe le soin d’énoncer péremptoirement « Je ne suis pas un prophète » ou « Christ est ressuscité ». L’artiste détimbre aussi les fins de phrase de « Dans le silence d’une nuit profonde » ou de « Je suis à nouveau seul », tout en plongeant « La nuit est triste » dans une mélancolie trop uniforme. Mais finalement l’équilibre entre chant et piano se réalise au mieux dans l’opus 21 n°1, « Destinée », où la narration dramatique est martelée par les coups du sort. En résumé, quel dommage que l’accompagnement ne soit pas à la hauteur du chanteur !
Paul-André Demierre
Genève, Opéra des Nations, le 6 juin 2018

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