Un enchantement visuel et musical

par

Dido and Aeneas de Henry Purcell Perle de l'opéra baroque, Dido & Aeneas (1689) ne dure qu'une cinquantaine de minutes. Avec quel opéra le coupler ? Les autres oeuvres lyriques de Purcell ("masks") sont trop longues. Soit on choisit un opéra similaire, comme son modèle, Venus & Adonis de John Blow (1683), soit on propose des pages instrumentales, le catalogue du musicien étant bien étoffé. C'est la solution prise par l'Opéra Royal de Wallonie pour cette avant-dernière production de la saison. En l'occurence, il s'est agi d'Abdelkazer ou la revanche du maure, musique de scène écrite un peu avant sa mort (1695). Suite de pièces brèves, dont plusieurs airs de danse, elle contient une mélodie célèbre, le "rondeau" qui servit de thème à Britten pour The Young Person's Guide to the Orchestra. Créé en 1995, l'ensemble "Les Agrémens" est dirigé par Guy Van Waas depuis 2001. Après quelques flottements et hésitations, le petit orchestre a livré une interprétation souriante et très dansante de cette musique si plaisante. Suivait alors Dido & Aeneas, scindé en deux parties, un entracte étant prévu après la grande scène de la sorcière (II, 1). La mise en scène était assurée par Cécile Roussat et Julien Lubek, qui nous avaient ravis en 2010 et en 2015 par une Flûte enchantée magique. Le même miracle s'est reproduit ici, différent sans doute, mais l'enchantement fut pareil. Fort de ses études de cirque et d'acrobatie, le couple illustre l'intrigue, assez mince tout de même, par une chorégraphie constante où virevoltent deux danseuses et six acrobates, dont un fabuleux trapéziste. Eclairés par les lumières douces et tendres de Marc Gingold, les décors et les costumes, dus aux metteurs en scène eux-mêmes, se sont révélés simples mais suggestifs pour les décors : rochers sur fond marin, grotte souterraine, navire. Quant aux costumes, très étudiés et tout à fait agréables à regarder, ils ressortaient d'une Antiquité idéalisée. La terrifiante sorcière, aux tentacules rosâtres, repoussants, descendait autant du Kraken que du Grand Cthulhu de Lovecraft. Cette mise en scène poétique autant que narrative effaçait la relative lenteur de l'action, et accompagnait avec tendresse les émois de la reine de Carthage. Celle-ci était incarnée par Roberta Invernizzi, dont les beaux graves déposaient comme un voile de tristesse sur son rôle, jusqu'au célèbre "When I am laid in earth" final, où elle disparaissait petit à petit, engloutie par la mer omniprésente, dévorante. Le rôle d'Enée, court, est peu gratifiant, et Benoit Arnould, qui endossait un amusant costume de pirate, n'a pas pu en faire grand-chose, même dans son solo sur le navire à l'acte III. La Belinda de Katherine Crompton s'est surtout distinguée dans ses duos avec la reine. Le ténor italien Carlo Allemano a excellé en Sorcière théâtrale et maléfique : ce mélange a fait de lui le personnage le plus excitant de la soirée, d'autant plus qu'il/elle était entouré(e) de très bonnes petites acolytes (Caroline Meng et Benedetta Mazzucato). Le choeur de chambre de Namur, bien préparé par son chef Thibaut Lenaerts, a livré depuis la fosse une prestation exemplaire, culminant dans les finales des actes I et III, remarquables de pureté. Guy Van Waas, qui, du clavecin, dirigeait ses Agrémens, plus à l'aise dans l'opéra que dans la musique de scène, a bien accompagné et s'est distingué dans les nombreuses danses que contient l'oeuvre. Il faut citer ici l'infatigable violoncelle solo, qui a eu droit à une belle ovation, mais aussi le percussionniste, très en affaire avec sa tôle bruitant l'orage. Bruno Peeters Liège, Opéra Royal de Wallonie, le 9 mai 2017

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