Un fascinant ‘Onéguine’ selon John Cranko

par

Mathias Heymann © Julien Benhamou / Opéra National de Paris

Dans le cadre de sa saison 2017-2018, le Ballet de l’Opéra de Paris présente, quatre mois après la Scala de Milan, sa production d’ Onéguine, le ballet de John Cranko, entrée au répertoire de la compagnie le 16 avril 2009 ; elle utilise elle aussi les arrangements et l’orchestration de diverses pages de Tchaikovsky réalisés par Kurt-Heinz Stolze et présentés ici par l’Orchestre de l’Opéra national de Paris sous la direction gros sel et sans intérêt du chef américain James Tuggle.

Les lumières sont aussi conçues par Steen Bjarke, les répétitions, assurées de même par le directeur du Ballet de Stuttgart, Reid Anderson, et son assistante, Agneta Valcu.
Par contre, ici, la mise en scène et la chorégraphie de John Cranko se déroulent dans les décors et costumes de la création, imaginés par Jürgen Rose. La maison de campagne de Madame Larina nous met en présence d’un milieu bourgeois cossu où s’impose l’insouciance de jeunes gars intrépides courtisant les demoiselles rangées, toutes de jaune parées. La salle de fête est ornée d’un fourneau de porcelaine près duquel quelques vieux chenus esquissent deux ou trois pas de danse, tandis que le salon de bal du Palais Grémine sera un intérieur somptueux tendu de velours pourpre où se profileront lustres de cristal et colonnes de marbre. L’envers de ce faste s’exprime en une chambre de Tatiana, glacée par le bleu sombre de son gigantesque miroir ou par le boudoir de ses appartements princiers paré d’un rouge terne ; et à la lisière d’un bois où se dressent quelques peupliers épars aura lieu le duel avec ses déflagrations sinistres.
Sur scène, Audric Bezard campe un Onéguine ténébreux comme un Werther solitaire, usant de la pirouette et du saut pour exprimer l’errance d’un désenchanté ou pour ébaucher les gestes saccadés d’un spectre qu’idéalisera l’énorme glace sans tain ; et, en des mouvements désarticulés par un désarroi indescriptible, il tentera d’agripper les jambes de la femme qu’il n’a pas su aimer. Cette Tatiana rejetée est incarnée ici remarquablement par Dorothée Gilbert, d’abord espiègle férue de romans avant de devenir la créature mûrie par la passion dévorante qui perd tout contrôle d’elle-même au moment où Onéguine déchire sa lettre d’aveu. Quelle grande dame sera-t-elle dix ans plus tard, assumant son bonheur conjugal, se figeant comme statue de sel pour ne pas trahir son cœur puis tirant un trait sur son passé en réduisant en miettes la supplique de son ex-amour ! A ses côtés, Muriel Zusperreguy compose une Olga primesautière qui prend à partie ses compagnes de jeu puis pousse la coquetterie à l’extrême sans se rendre compte de la portée de son déraisonnable marivaudage. A son fiancé, Lensky, le jeune sujet Jérémy-Loup Quer esquisse entrechats et fouettés virtuoses pour révéler une nature fringante que rigidifiera le désespoir et qui lui prêtera une indomptable fierté devant la mort. Florian Magnenet affiche la dignité d’un Prince Grémine sûr de son charme et de la force de l’amour qui l’unit à son épouse. Laurence Laffon a la sérénité d’une Madame Larina, propriétaire campagnarde, quand Ninon Raux est une Nourrice cachant un cœur d’or sous son apparente sévérité. Et, comme toujours à Paris, l’ensemble du Corps de ballet est en tout point remarquable, ce que perçoit le public qui ne ménage pas ses hourras !
Paul-André Demierre
Paris, Opéra, Palais Garnier, le 14 février 2018 

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