Un magnifique Simone Boccanegra à la Scala

par

© Marco Brescia & Rudy Amisano

Côté cour, cinq ou six matelots s’affairant à tirer les cordages pour stabiliser la hune de la vigie, côté jardin, une sombre demeure efflanquée d’un chemin de ronde sous une glaciale lumière bleutée (due à Marco Filibeck), telle est la première image que nous livre la mise en scène de Simone Boccanegra élaborée en avril 2010 par Federico Tiezzi. Reprise pour la troisième fois par Lorenza Cantini, la production n’a pas pris une ride. Dès le prologue, le cadre scénique impressionne par sa grandeur austère. Le jardin du Palais Grimaldi rappelle autant Fra Angelico que les préraphaélites, tandis que la Salle du Conseil du Palazzo degli Abati exhibe une rangée de stalles de bois doré encadrant le trône ducal surmonté d’une toile gigantesque, La mer de glace de Caspar David Friedrich ; et ce symbole du pouvoir sera le dernier élément surgissant au milieu des ténèbres, lorsque le Doge rendra le dernier soupir. La régie de Federico Tiezzi s’y inscrit avec la fluidité narrative d’un roman de chevalerie, jamais prise en défaut. Et les costumes de Giovanna Buzzi jouent sur les oppositions de coloris, le bleu livide pour le peuple en révolte, le rouge pour les sénateurs, le blanc bordé d’or pour les tenues d’apparat.
Au vu du succès remporté par sa direction en juin 2016, Mung-Whun Chung reprend les rênes du spectacle, en imprimant une dynamique plutôt rapide à une lecture qui se veut théâtralement efficace ; il est vrai qu’il est admirablement secondé par les forces milanaises, le Chœur homogène préparé par Bruno Casoni et l’Orchestre, d’une rare cohésion qui sait ce que signifie ‘accompagner le chant’, fait si rare à notre époque.
Sur le plateau, à près de septante-six ans, triomphe le désormais légendaire Leo Nucci qui, eu égard à ses moyens actuels, trouve en Simone Boccanegra le rôle le plus idoine : il en possède l’autorité incontestable, la grandeur humaine et surtout l’émotion naturelle qui fait vibrer toute corde sensible. Lui fait face l’Amelia de Krassimira Stoyanova qui affiche la voix large d’un véritable soprano dramatique sachant peu à peu iriser son chant de nuances expressives. Son soupirant, Gabriele Adorno, est campé par Fabio Sartori, gros ténor ‘trompettant’ qui, en dépit d’un phrasé souvent pataud, a au moins l’éclat dramatique d’un antagoniste au pouvoir. Décevant par contre s’avère le Fiesco de Dmitry Beloselskiy, plus baryton que basse, tant le grave est faible, le vibrato, grossier, l’émission, impersonnelle ; et il faut parvenir à l’ultime confrontation avec le Doge pour que son personnage commence à exister, ce qui est tout dire pour qui a entendu sur cette scène un Ghiaurov inégalé ; et l’on tiendra le même propos pour le Paolo Albiani de Dalibor Jenis, aussi fougueux qu’extérieur, quand un Felice Schiavi vous glaçait de terreur. Mais le Pietro d’Ernesto Panariello est convaincant tout comme les seconds plans (le Capitaine des arbalétriers de Luigi Albani, la servante d’Amelia de Barbara Lavarian). En conclusion : un fort beau spectacle !
Paul-André Demierre
Milan, Teatro alla Scala, le 14 février 2018

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>