Un Offenbach à découvrir, Fantasio !

par
Fantasio

En coproduction avec l’Opéra-Comique qui l’avait affiché sur la scène du Châtelet en février 2017, le Grand-Théâtre de Genève présente à l’Opéra des Nations un fascinant ouvrage de Jacques Offenbach encore méconnu, Fantasio. Le sujet de cet opéra-comique en trois actes est librement inspiré de la pièce du même nom d’Alfred de Musset dont son frère, Paul, avait plus ou moins adroitement tiré un livret.Que l’on en juge ! Pour approcher Elsbeth, la fille du roi de Bavière, Fantasio, un étudiant munichois, a revêtu les habits du bouffon de cour qui vient de mourir. La jeune femme devrait épouser le prince de Mantoue qui, soucieux d’être aimé pour lui-même, a échangé sa tenue avec celle de son aide de camp, Marinoni. Fantasio révèle la supercherie en enlevant dans les airs la perruque du faux-prince ; il est donc jeté en prison d’où le fera évader Elsbeth qui réussira à convaincre son père de le faire nommer comte puis prince. Et la clé du jardin qu’elle lui laisse lui ouvrira aussi son cœur. Le 18 janvier 1872, la création à la Salle Favart est un cuisant échec en dépit de la présence de Célestine Galli-Marié, la future Carmen, dans le rôle-titre. Mais la débâcle de Sedan, un an et demi auparavant, avait meurtri un public qui en voulait à un compositeur ayant eu le malheur d’être né en Allemagne. Et l’œuvre disparut de l’affiche après dix représentations ; et son auteur se détourna définitivement du genre de l’opéra-comique pour revenir au style bouffe.
Mais néanmoins quelle musique ! Une fois de plus, Jean-Christophe Keck, son meilleur apologiste et infatigable recréateur, a reconstitué une partition inventive où fourmillent les trouvailles mélodiques les plus surprenantes dans une écriture orchestrale raffinée qui annonce tant Les Contes d’Hoffmann que L’Etoile de Chabrier ! A Genève, le jeune chef hongrois Gergely Madaras en perçoit la constante imagination en suscitant une dynamique inépuisable face à un Orchestre de la Suisse Romande en bonne forme et un Chœur du Grand-Théâtre de Genève magnifiquement préparé par Alan Woodbridge qui nous révèle nombre d’ensembles magnifiquement rédigés.
Avec l’assistance du dramaturge Katja Krüger qui a retravaillé et étoffé le livret, la mise en scène du jeune Thomas Jolly se déroule naturellement dans un décor simple de Thibaut Fack qui consiste en une série de palissades sombres entourant un escalier et un portique où se profilent les tours d’un château de conte de fée. Alors que divers panneaux annoncent ‘guerre’ ou ‘paix’, sont déplacés quelques éléments métalliques qui ébauchent une prison ou la grande place où se pressent les gens du peuple transis par la neige. Sous les éclairages ingénieux d’Antoine Travert et de Philippe Berthomé, les costumes sobres de Sylvette Dequest jouent sur les couleurs ternes des badauds contrastant avec le jaune citron du bouffon, le vert cérémonieux de l’uniforme princier, le rose tendre de l’aide de camp, le blanc des tenues princières.
Sur scène nous éblouit l’Elsbeth de Melody Louledjian qui triomphait l’an dernier à l’Opéra de Lausanne en Gabrielle de La Vie parisienne : ici elle s’impose par la fraîcheur sensuelle du timbre et la maîtrise technique qui lui permet d’égrener une coloratura échevelée dans son air « Ah ! dans son cœur qui donc peut lire ? ». Face à elle, la mezzo Katija Dragojevic fait valoir un timbre somptueux et une composition théâtrale souvent émouvante dans le rôle-titre ; mais son français plus qu’approximatif la disqualifie complètement dans les textes parlés dont l’on ne comprend que ‘pouic’ ! Faut-il rappeler une fois de plus à la direction du Grand-Théâtre que le répertoire français nécessite une élocution parfaite ! A l’opposé, l’on apprécie d’autant plus le Prince de Mantoue de Pierre Doyen, magnifique baryton belge si cocasse dans ses déclarations péremptoires ; dans la même lignée il faut inclure le sémillant Marinoni de Loïc Félix, le roi de Bavière compassé de Boris Grappe et le remarquable Spark du jeune Philippe Estèphe haranguant la foule. Complètent avec bonheur la distribution le Hartmann de Fabrice Farina, le Flamel d’Héloïse Mas, le Facio de Fernando Cuellar et le Max de Jaime Caicompai. En résumé, un excellent spectacle qu’il faut à tout prix applaudir !
Paul-André Demierre
Genève, Opéra des Nations, le 3 octobre 2017

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