Une début d’intégrale des sonates pour piano de Beethoven plus que prometteur

par
Igor Levit
Fraîchement auréolé du trophée d’enregistrement de l’année décerné par nos confrères de Gramophone  remporté pour son remarquable album regroupant les Variations Goldberg de Bach, les Variations Diabelli et les Variations sur « El pueblo unido jamas será vencido » de Rzewski (Sony Classical), Igor Levit se présentait ce weekend au Palais des Beaux-Arts pour les deux premiers concerts d’une intégrale des sonates de Beethoven dont il donnera une première partie cette saison et la suivante la saison prochaine. Et disons-le tout de suite, ce que le si doué pianiste russo-allemand (et qui n’a toujours pas trente ans) donna à entendre au cours de ces deux premières soirées était d’un niveau simplement remarquable, ce qui n’étonnera guère ceux qui connaissent son superbe enregistrement des dernières sonates du maître de Bonn paru chez Sony Classical en 2014. Même si Levit n’aborda pas les sonates dans l’ordre chronologique, il ouvrit assez logiquement la première soirée par la Première sonate en fa mineur, op. 2 n° 1. Après un Allegro initial qui lui servit un peu de tour de chauffe, il offrit un magnifique Adagio joué avec un superbe naturel, mais en faisant bien comprendre que la musique ne se jouait pas toute seule et qu’il y avait bien quelqu’un aux commandes. Dans la Douzième sonate en la majeur , op. 26, Levit  fit preuve dans le Scherzo d’une approche spirituelle qui donne à penser que le pianiste ferait merveille dans Haydn. La Marche funèbre fut jouée avec la sérénité et le recueillement qui s’imposent mais sans rien de mélodramatique ou de chargé, et les cascades de notes de l’Allegro final ne posèrent aucun problème à Levit qui les maîtrisa avec une remarquable aisance. Après l’entracte, le pianiste -costume, cravate et baskets noirs, chemise, pochette et chaussettes blanches- entama le deuxième partie par la Sonate n° 25 en sol majeur, débutée par un Presto alla tedesca attaqué avec une réjouissante franchise (et où Beethoven, là aussi, se souvient de Haydn) et donna de l’Andante une version d’une belle simplicité où le chant coulait de source (et on se dit que cet artiste pourrait bien avoir des choses à nous dire dans Chopin). L’attraction du jour était bien sûr la Waldstein, abordée avec une splendide maîtrise intellectuelle et pianistique. Après un Allegro con brio captivant et où les redoutables difficultés techniques étaient surmontées avec élégance, le pianiste aborda le bref mouvement lent d’une manière sereine et équilibrée, pour terminer sur un Rondo lumineux (et on se souviendra ici que ce mouvement valut longtemps à l’oeuvre son surnom français d’ »Aurore »), très généreusement pédalé mais jamais au détriment de la clarté. A l’issue de cette dernière oeuvre, le pianiste salua le public avec sur la figure le sourire qui dénote la satisfaction du travail bien fait. Et il avait cent fois raison. Si le public n’était pas venu particulièrement nombreux le premier soir, il était vraiment désolant de voir que l’assistance était malheureusement clairsemée le samedi (et disons-le, on espère franchement que le bouche-à-oreille et les excellentes critiques feront leur oeuvre et que la salle Henry Le Boeuf sera bondée pour les prochaines soirées de ce cycle). Là aussi, Levit mélangea le célèbre et le moins familier de façon très intelligente, ouvrant la soirée par la petite (deux mouvements seulement) mais si belle Sonate op. 78, faisant preuve d’un beau lyrisme dans l’Adagio cantabile introductif et terminant par un Allegro vivace gai et bondissant. Oeuvre de jeunesse de grande envergure et qu’on entend pourtant rarement au concert (Arturo Benedetti Michelangeli en a laissé un enregistrement transcendant chez DG), la Quatrième sonate bénéficia d’une interprétation de toute grande classe. Igor Levit parvint à remplir l’Allegro molto e con brio d’une irrépressible vitalité et géra magnifiquement la tension de la musique dans le superbe Largo. A nouveau, il fit preuve d’un bel humour haydnesque dans le troisième mouvement et le Rondo final permit d’admirer un très sûr sens de la construction ainsi que des sonorités lumineuses. Quant aux deux brèves sonates de l’opus 14, si souvent vues comme des oeuvres destinées à l’enseignement plutôt qu’au concert, il les traita comme un véritable diptyque, vu comme un tout, enchaînant les deux oeuvres sans interruption et les abordant avec de merveilleuses qualités d’esprit et de sensibilité. La soirée se termina par une interprétation de la sonate « Les Adieux » qu’on qualifiera tout simplement d’exceptionnelle. Après la brève introduction lente Adagio qui ouvre l’oeuvre, l’Allegro coula d’un seul jet. Le mouvement médian (l’Absence) fut marqué par une sincérité prenante dénuée de toute afféterie, alors que le Finale permit au pianiste de faire montre des plus belles qualités musicales et techniques, dont une magnifique égalité dans les traits rapides. On tenait certainement ici l’apothéose de ces deux soirées. Reste une question: pourquoi Igor Levit portait-il ce soir-là une chaussette noire au pied gauche et une blanche au pied droit? Le cycle se poursuivra les 9 novembre et 8 décembre prochains. A ne pas rater. Patrice Lieberman Bozar, 30 septembre et 1er octobre 2016

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