Une heure quarante de fête spirituelle

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La Maîtrise de Notre-Dame de Paris

La Vierge (Massenet)
En 1163, le pape Alexandre III posait la première pierre de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Pour célébrer ce 850ème anniversaire, l’association “Musique sacrée à Notre-Dame de Paris” donnait une exécution de La Vierge de Massenet.
Créé en 1880 à l’Opéra de Paris, ce troisième oratorio du compositeur remporta beaucoup moins de succès que les deux autres, Marie-Magdeleine et Eve, et tomba rapidement dans l’oubli. Heureusement, un magnifique enregistrement dirigé par Patrick Fournillier, paru en 1991, en fit redécouvrir les nombreuses beautés, égales à celles de Marie-Magdeleine. Moins dramatique, plus extatique aussi, son caractère lyrique et intime a sans doute nui à un succès immédiat. L’écriture vocale et sa grâce mélodique révèlent un Massenet au sommet de son art, en particulier dans les trois “grands airs” de la Vierge, qui exige un soprano dramatique de premier plan. A la tête de deux cent cinquante exécutants (Maîtrise Notre-Dame de Paris, Choeur de l’Armée française, Choeur d’enfants Sotto Voce, Orchestre du Conservatoire de Paris), le même Patrick Fournillier en a idéalement rendu la grandeur, tant musicale que spirituelle. Après une petite introduction sous forme d’hommage à Colin Davis, récemment disparu, le chef a d’emblée installé le style mystique et poétique requis afin d’encadrer l’entrée en scène de Norah Amsellem, une Vierge de toute beauté, et qui illumina la soirée par une maîtrise stupéfiante des climats, de la douce humilité initiale à la douleur la plus profonde pour culminer dans la félicité surnaturelle de l’apothéose au Ciel : un parcours parfait. La première des quatre parties illustre l’Annonciation : au cours d’un duo enchanteur, Marie accepte sa mission des mains de l’archange Gabriel, ce dernier chanté par une lumineuse Laura Holm, élève, comme tous les autres solistes, du département des disciplines vocales du Conservatoire de Paris. Contraste violent avec la seconde partie, les Noces de Cana. Les choeurs ont pu briller dans l’éclatante scène des buveurs, un rien sourde étant donné l’acoustique du lieu, puis l’orchestre seul dans l’envoûtante danse galiléenne. Norah Amsellem subjugua à nouveau l’assemblée par son interprétation poignante de l’air de la Vierge craignant que son divin fils ne l’oublie, peut-être le plus beau moment de l’oeuvre. Les quatre nouveaux solistes (petits rôles chantant souvent ensemble) étaient Charlotte Despaux, Caroline Michaud, Benjamin Who et Samuel Hasselhorn, ce dernier, jeune baryton fort prometteur. Retour à la tragédie avec le bref troisième tableau, intitule le Vendredi saint, décrivant la longue montée du Christ au Calvaire et la mort de Marie. Au sommet de son inspiration, Patrick Fournillier a pu faire ressentir la violence de cette scène, magistralement conduite et d’une grande intensité dramatique. Les voûtes de la cathédrale en ont presque tremblé... Non sans habileté, Massenet introduit la dernière partie de son oeuvre par un ravissant prélude, purement orchestral, seule page de la partition à être parfois interprétée au concert : le Dernier Sommeil de la Vierge. Suivent alors le saisissant Adieu des apôtres, aux impressionnants accords cuivrés, la découverte du tombeau de Marie, vide, la seconde intervention de l’archange Gabriel annonçant l’Assomption, et l’extase finale de la Vierge aux cieux. Tout cela avait fière allure, d’autant plus que le chef, dans un souci de spatialisation sonore, avait placé les trompettes dans une ogive surplombant la scène, Marie derrière l’orchestre et le choeur d’enfants dans la nef centrale. L’ovation du public, très nombreux, a été interminable et grandement méritée : elle saluait à juste titre une soirée spectaculaire, résultat d’un effort colossal de tous les interprètes, et qui a prouvé l’insigne valeur de La Vierge, une partition en tous points digne des autres chefs-d’oeuvre de Massenet.
Bruno Peeters
Notre-Dame de Paris, 24 avril 2013

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