Une  Phèdre oubliée surgit de l'oubli

par
Phèdre

Enguerrand de Hys et Thomas Dolié © Grégory Forestier

Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne
Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) fut élève de Graun, puis chef d'orchestre de Frédéric de Prusse. Il resta ensuite en France où il rencontra Gluck. Très influencé par celui-ci, puis par son rival Piccinni, il écrivit non moins de 15 ouvrages, dont une Electre (1782), qui fit polémique par sa violence. Créée quatre ans plus tard, au Château de Fontainebleau, Phèdre plut davantage par un dramatisme moins outrancier, par un lyrisme plus présent (le rôle-titre était tenu par la célèbre Mlle Saint-Huberty, étoile de l'Opéra de Paris), et par de magnifiques ballets. 

Tombée dans l'oubli le plus total, cette partition vient d'être remontée au Théâtre des Bouffes du Nord dans le cadre du Festival qu'organise à Paris le Palazzetto Bru Zane du 7 au 19 juin. D'une durée d'une heure trente, le spectacle était donné dans une version abrégée par 40 minutes de coupures, dont les choeurs, version établie par le musicologue Benoît Dratwicki, pour quatre chanteurs et les dix instrumentistes qui composent "Le Concert de la Loge" (quatuor à cordes, contrebasse, flûte, hautbois basson, clarinette, cor). Le metteur en scène, Marc Paquien, intégrait les solistes instrumentaux à l'action en les enfouissant chacun à moitié  dans une alvéole. Pour l'exprimer par ses mots : "Sur une grande pierre tombale, chaque instrumentiste habite sa propre fosse. Les musiciens deviennent les prêtres qui entourent et accompagnent les protagonistes dans leur marche de désespoir." L'intrigue est fidèle à Racine, malgré la suppression du rôle d'Aricie. Phèdre s'éprend d'Hippolyte, le fils de Thésée. Elle se tue en apprenant la mort d'Hippolyte, faussement accusé devant son père. Il est certes dommage de ne pas entendre les nombreux choeurs, ni un orchestre complet. Mais, telle quelle, l'oeuvre tient parfaitement la route, et le spectateur se sent immédiatement plongé dans une action pourtant toute intérieure. Musicalement, le langage est directement inspiré de Gluck. Les récitatifs sont accompagnés aux cordes seules. Quant aux airs, il faut pointer celui d'Oenone qui clôt le premier acte, l'air haletant de Phèdre "Il va venir", au début du II, ainsi que le duo qui suit, l'affrontement avec Hippolyte. Les plus grandes beautés de la partition se situent aux troisième et dernier acte, dominé par Thésée revenu des enfers. L'invocation "Neptune, seconde ma rage" par laquelle Thésée demande au dieu de punir son fils incestueux, puis enfin la déploration tragique de Phèdre juste avant sa mort "Il ne m'est plus permis de vivre" sont d'un grand musicien. Judith Van Wanroij, qui sera la comtesse des Nozze di Figaro à l'Opéra Royal de Wallonie en avril 2018, est une chanteuse à la musicalité exemplaire, et son beau talent de tragédienne a créé une Phèdre absolument passionnante d'un bout à l'autre de l'opéra. Les graves impressionnants et la puissance vocale de Diana Axentii, mezzo devenue soprano dramatique, convenaient bien au personnage troublant d'Oenone. Enguerrand de Hys chante un Hippolyte délicat, souffrant, douloureux, parfaitement en situation lui aussi. Mais c'est sans doute Thomas Dolié (Thésée) qui impressionna le plus un très nombreux public. Même si le rôle est court - il n'intervient vraiment que dans le dernier acte - le baryton-basse subjugue dès son air d'entrée "O jour affreux". Doué d'une voix de stentor, il terrorise le plateau par son invocation à Neptune, qui lui valut une longue ovation. Les dix solistes instrumentaux jouaient sans chef, mais sous l'oeil attentif du premier violon, Julien Chauvin. Cette production en tous points remarquable répond une fois de plus à la mission du Palazzetto : la redécouverte du patrimoine romantique français.
Bruno Peeters
Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, le 11 juin 2017

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