Une vision de l'opéra de Janacek sans animaux : pourquoi pas ?

par

Vincent Le Texier (Harasta), Lenneke Ruiten (Foxie) © B. Uhlig

La Petite Renarde rusée de Leos Janacek
Venant du monde de la mode, l'artiste belge Christophe Coppens réalise sa première mise en scène d'opéra avec cette oeuvre populaire de Janacek. Coup d'essai, coup de maître ? Sans doute. Tout d'abord, il met à profit l'exceptionnelle largeur de la scène du "Palais de la Monnaie" : de 15 mètres, il l'élargit à 30 ! Il divise cet espace énorme en trois : côté cour un vrai café avec comptoir et tables, côté jardin bureau du garde-chasse/agent de sécurité avec ordinateurs et caméras de surveillance, et au milieu, une sorte de salle polyvalente, surveillée par un grand renard inquisiteur, et qui servira à abriter les événements de la forêt. Le metteur en scène s'éloigne complètement de la BD animalière qui a inspiré Janacek : pas de chanteurs costumés en renards, blaireaux, chiens, piverts ou grenouilles. Coppens transforme la fable en conte initiatique, et la petite Renarde adolescente devient adulte... Un "choeur" d'enfants figurants accompagne son évolution durant tout le spectacle, au risque, parfois, de distraire. Cette analyse sociétale du livret peut sembler froide, mais elle est voulue. Comme l'écrit Coppens dans le programme de salle : "Pour nous, le choix de cette dimension humaine était évident : dans notre monde actuel de plus en plus trumpérisé, il reste peu de place aux univers oniriques, naïfs et nostalgiques." A l'issue de la représentation, donnée sans entracte, on pourra en effet regretter cet aspect poétique, mélancolique un peu aussi, souvent associé à cette oeuvre, traitée parfois de "magique". Non, ici, pas de magie, mais la vie crue, toute nue. Mais n'est-ce pas, d'une certaine manière, respecter Janacek, qui, de Jenufa à Katia Kabanova, a scruté le comportement des hommes au plus près ? Si la vision de Christophe Coppens peut prêter à controverse, celle du chef Antonello Manacorda ne peut qu'enthousiasmer. A la tête d'un orchestre maison en très grande forme, il a déroulé l'extraordinaire tapis sonore tissé par le compositeur et a fait ressortir l'étonnante modernité de cette partition de 1924, sans en oublier la subtile émotion : le postlude après la mort de la renarde à l'acte III donnait des frissons... La distribution compte au moins 25 rôles, humains ou non. Impossible de les citer tous, évidemment. Centrale, bien sûr, la renarde de Lenneke Ruiten. La soprano néerlandaise, fort à l'aise sur scène - le rôle vu par Coppens est très physique - a rayonné vocalement, tant dans son grand air du deuxième acte que durant le duo d'amour avec le renard bien roux  d'Eléonore Marguerre, sommet musical absolu de la soirée. Autre rôle important, le Garde forestier, dans lequel Andrew Schroeder a pu démontrer un beau talent dramatique et une voix somptueuse : le monologue qui termine l'opéra était impressionnant. Mais il faudrait mentionner aussi le puissant braconnier Harasta de Vincent Le Texier - c'est lui qui abat la renarde d'un coup de pistolet -, le couple d'aubergiste Yves Saelens/Mireille Capelle, ou Alexandre Vassiliev, qui chante aussi bien le curé que le blaireau. Une production de La Petite Renarde rusée demande une équipe formidable et totalement soudée : c'était le cas.
Bruno Peeters
Bruxelles, Palais de La Monnaie, 17 mars 2017

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