Jehan Alain (1911-1940), « Le grand rythme de la vie » : Suite ; Préludes profanes ; Petite pièce ; Trois Danses, Aria. Thomas Monnet, orgue de l’église Notre-Dame d’Auteuil (Paris). 2019. Livret en français, anglais. TT 60’39. Hortus 180.
Klingender Domschatz. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sinfonia de la cantate BWV 29 [arrgmt. Marcel Dupré]. Prélude et Fugue en la mineur BWV 543. Nun komm, der heiden Heiland BWV 659. Air de la Suite pour orchestre no 3 en ré majeur BWV 1068 [arrgmt. Sigfrid Karg-Elert]. Naji Hakim (*1955) : Canticum pour orgue. Von Gott gemacht pour soprano, chœur et deux orgues. Ludwig Boslet (1860-1951) : Prélude et Fugue en mi mineur Op. 23. Christian Sinding (1856-1941) : Andante du Quintette avec piano Op. 5 [arrgmt. Max Reger]. Hermann Schroeder (1904-1984) : Andantino ; Poco vivace Op. 9. Momento meditativo. Maurice Duruflé (1902-1986) : Prélude et Fugue sur le nom d’Alain Op. 7. Josef Still, orgue. Ulrich Krupp, orgue de chœur. Antonia Lutz, soprano. Thomas Kiefer, Vokalensemble Trierer Dom. Livret en allemand. Février-mars 2024. Livre 61 pages format A5 contrecollé couverture rigide & SACD 80’34’’. Aeolus AE-11421
Inauguration de l’orgue Yves Fossaert à Vouvant. Œuvres de César Franck (1822-1890), Louis Vierne (1870-1937), Éric Lebrun (*1967), Jehan Alain (1911-1940), Maurice Duruflé (1902-1986), Marcel Dupré (1886-1971), Philippe Lefebvre (*1949). Éric Lebrun, Marie-Ange Leurent, Michel Bourcier, Guillaume Marionneau,Philippe Lefebvre, orgue de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Vouvant. Mai 2021. Pas de livret hormis un feuillet. 74’32’’. Chanteloup Musique OMV 001
Depuis son éveil en présence des puissants de ce monde, le 7 décembre dernier, l’orgue, tel un ours endormi, s’ébroue hors de sa tanière et le calendrier des concerts sacrés s’enrichit chaque jour de nouvelles propositions. Sans avoir souffert directement des flammes, le titan démonté, nettoyé puis accordé et ré-harmonisé, va néanmoins nécessiter encore de nombreux réglages. Il requiert également une approche prudente. En effet, les 8000 tuyaux du Cavaillé-Coll, inauguré en 1868, déployés sur 13 mètres de haut sont l’aboutissement de plusieurs siècles de perfectionnements incessants. Si la présence d’un orgue est attestée dès 1160 et que la trace de ses différents états (jeux datés des XVIIe et XVIIIe siècle notamment) a été conservée, les aménagements en particulier électroniques comme les évolutions du goût ont engendré un instrument inconnu. Sa complexité et son gigantisme ne se laissent pas apprivoiser si facilement. Les critères esthétiques et liturgiques actuels peuvent par ailleurs entrer en contradiction avec les équilibres sonores et architecturaux existants au risque de cabrer l’auditoire.
A cet égard le récital de Thibault Fajoles s’est révélé aussi passionnant qu’instructif à la fois par son jeu, son programme et surtout la synergie qu’il parvient à instaurer avec le public. Dès ses 13 ans, le jeune musicien défie le vertige des tribunes ; aujourd’hui, il vient d’ accéder à celle de Notre Dame de Paris à l’âge de 22 ans!
Pour ce premier récital soliste sous les voûtes de la cathédrale restaurée, l’intégrité, l’exigence, la précision de son approche impressionnent. Les gestes sont sobres, souples et les bras voltigent sans fièvre. La maîtrise des plans sonores se fait naturellement lui permettant de dégager les structures changeantes, parfois massives, des quatre premières pièces de Louis Vierne (Marche harmonique de l’ Hymne au soleil par exemple).
Pierre Wisssmer (1915-1992) : Concertos pour violon et orchestre n° 1 à 3. Oleg Kaskiv, violon ; Sinfonia Varsovia, direction Aleksandar Marković. 2023. Notice en anglais, en allemand et en français. 63’ 58’’. Claves 50-3080.
Reflets sur l’air. Maurice Duruflé (1902-1986) : Suite Op. 5. Jehan Alain (1911-1940) : Trois Danses JA 120A. Olivier Messiaen (1908-1992) : L’Ascension. Nicola Procaccini, orgue Puget de l’église Notre-Dame de La Dalbade de Toulouse. 2023. Livret en français. TT 79’35. Rocamadour #06
Le compositeur français Jean Jules Aimable Roger Ducasse est né le à Bordeaux et décédé le au Taillan-Médoc (Gironde).
Son père est assureur maritime. Il grandit au Taillan, près de Bordeaux, dans la propriété de Pichebouc. Il va à l'école de musique de la Société Sainte-Cécile, fondée en 1843 par Costard de Mézeray, qui deviendra le Conservatoire de Bordeaux.
En 1889, son père meurt et il est obligé de prendre un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille. En 1891, il réussit le Concours du Conservatoire de Paris et s'installe dans le XVIIe arrondissement.
Au Conservatoire de Paris, il devient l’élève de Charles-Auguste de Bériot, d'Émile Pessard, André Gedalge et Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Charles Koechlin, Florent Schmitt, Raoul Laparra et Georges Enesco dont il demeurera en quelque sorte l’héritier spirituel et l’ami très cher. Il se lie aussi à Marie Fauré-Frémiet ainsi qu'aux enfants du couple, Emmanuel Fauré-Frémiet et Philippe Fauré-Frémiet.
Il fait jouer à la Société Nationale de Musique sa Petite suite pour piano en 1898 et Deux Rondels en 1899. En 1901, il tente le Concours du Prix de Rome mais il ne le remporte qu'en 1902 où il obtient le Premier Second Prix de Rome. Il le retente en 1903 mais ne le remporte pas. Son premier Quatuor à cordes, sa Romance pour violoncelle et piano, son Allegro appasionato et ses œuvres symphoniques traduisent sa personnalité.
En parallèle, Gabriel Fauré lui confie la réduction pour piano et chant de son Requiem op. 48, de son Pelléas et Mélisande op. 80, et la révision du poème symphonique Prométhée.
Il écrit de 1901 à 1905 Au Jardin de Marguerite où il fait passer l’essentiel de la poésie de Goethe, et un poème symphonique pour chœur mixte et orchestre : la Sarabande. En 1909, la Suite française triomphe aux Concerts Colonne. La même année, il commence à mettre en musique La Ville morte de Gabriele d'Annunzio, sans savoir que ce dernier a demandé la partition à Raoul Pugno et Nadia Boulanger.
En 1910, il crée la Pastorale pour orgue lors du concert inaugural de la Société Musicale Indépendante. Seule pièce pour orgue, elle est rarement jouée en France de nos jours, à cause, entre autres, de sa difficulté : écrite en 1909, elle est une des pièces de virtuosité du début du xxe siècle. D'autre part, elle a été éclipsée par d'autres styles d'écriture plus récents. Cette œuvre jouit néanmoins d'une grande popularité aux États-Unis et elle est éditée chez Durand. La même année, il dirige Sur quelques vers de Virgile au Trocadéro
En 1911, son Prélude pour un ballet est créé et attire l'attention de Sergei Diaghilev et Michel Fokine.
L'année 1911 voit aussi la mort de sa mère, lui laissant ses sœurs Marguerite et Yvonne à charge -sa sœur Jeanne est alors mariée et son frère Daniel est mort prématurément en 1908.
Gabriele d'Annunzio lui demande alors d'écrire une partition pour son drame Le Martyre de saint Sébastien, mais Roger-Ducasse refuse et le projet échoit à Claude Debussy.
Roger Ducasse reçoit la demande d'Alexandre Ziloti, chef d'orchestre à Saint-Pétersbourg, qui lui commande une pièce sur le mythe d'Orphée. Il commence donc à écrire Orphée, sur un livret écrit par lui-même et qui suit fort bien le mythe. Mais la pièce sera mise de côté durant la Première Guerre mondiale. Des fragments symphoniques seront cependant joués aux Concerts Lamoureux le 9 janvier 1914. Ce mimodrame est monté par Léo Staats et interprété par Ida Rubinstein en . L’œuvre sera jouée à Hanovre en 1929 où elle aura un grand succès.
Il se lie aussi d'amitié avec Marguerite Long qui crée en 1917 les Variations sur un choral. Il l'accueillera Taillan dès son veuvage.
L'année 1918 voit aussi la mort de Lili Boulanger et de Claude Debussy. Il terminera la Rapsodie pour saxophone en hommage posthume et comme engagement auprès d'Emma Debussy, mais aussi le ballet La Boite à joujoux et les Proses lyriques dont il termine l'orchestration esquissée par Claude Debussy.
À partir de cette année là, la vie musicale reprend autour du Groupe des Six. Entre 1918 et 1920, il compose son Nocturne de printemps, dédié à « ma chère maison des champs » au Taillan-Médoc et qui est créé aux Concerts Pasdeloup le 13 janvier sous la direction de Rhené-Baton. En 1919, il compose une Marche française où l’on peut entendre un chant funéraire d’une rare émotion. Il travaille aussi à une Symphonie sur la cathédrale de Reims qui s'inspire de la cathédrale que les bombardements ont très largement abimée. Cette symphonie sera écrite pendant plusieurs années et on en trouve des traces dans sa correspondance avec André Lambinet. Il écrit aussi les Barcarolles, une Romance et un Impromptu pendant ces années-là.
En 1922 est créé, aux Concerts Colonne et sous la direction de Gabriel Pierné, Epithalame, commande de Walter Damrosch, chef d'orchestre américain, proche de Nadia Boulanger et fondateur de l'École de musique de Fontainebleau. La même année, il compose, d'après commande de Henry Prunières, un Poème symphonique sur le nom de Gabriel Fauré. L’œuvre sera créée en 1923 aux Concerts Pasdeloup.
Cantegril (personnage représentatif du Midi, entouré d’un monde extrêmement vivant) fut une œuvre moins heureuse car elle demandait beaucoup d’interprètes (32) dont les rôles sont écrits avec beaucoup d’exigences. Il en fait son véritable chef-d’œuvre, qui est représenté le à l’Opéra-Comique.
En 1928, il devient Inspecteur principal de l'enseignement du chant dans les écoles de la Ville de Paris, succédant à Auguste Chapuis. L'année suivante, il entre comme professeur de la classe d'accompagnement où Nadia Boulanger lui succédera. L'année suivante, il reçoit le Prix Lasserre, récompensant l'ouvrage le plus brillant de l'année, pour son opéra-comique Cantegril. Il compose alors Deux Choeurs pour voix mixtes et Madrigals créés en 1925 aux Concerts Pasdeloup sous la direction de Rhené-Baton.
Il écrit le poème symphonique avec chœurs Ulysse et les Sirènes en 1937, dirigé aux Concerts Lamoureux en 1938 par Eugène Bigot. L’œuvre tout entière est d’une poésie pénétrante avec, au fond, les voix du chœur dans l’orchestre. Un deuxième Quatuor à cordes -son testament musical- est créé à Bordeaux le , au Château de la Brède.
Il succède en 1935 à Paul Dukas comme professeur de composition au Conservatoire de Paris (Tony Aubin lui succédera en 1946). Il a eu pour élèves Jehan Alain, André Lavagne.
Il aura exercé son art simplement avec franchise. Pour certains, il pratiquait le « culte de l’impopularité ». En effet, il ne cherchait pas à plaire mais il était très scrupuleux, n’hésitant pas à détruire des œuvres qui ne lui convenaient pas.
À l’occasion de l’anniversaire César Franck paraissent une série d’enregistrements consacrés à son œuvre d’orgue et dont nos colonnes se feront très prochainement l’écho : parallèlement à un album chez Musique en Wallonie (Joris Verdin, Cindy Castillo, Bart Verheyen), la discographie vient d’être abondée par Michel Bouvard (La Dolce Volta), Jean-Luc Thellin (BY Classique), et Olivier Vernet (Ligia) sur le prestigieux Cavaillé-Coll de Caen. Après plus de trente ans à pratiquer et approfondir ces douze pièces emblématiques, le titulaire du Grand Orgue de la Cathédrale de Monaco a bien voulu répondre à nos questions.
Après le Cavaillé-Coll de Saint-François-de-Sales pour sa première intégrale des « Douze Pièces » chez Erato, Marie-Claire Alain retint pour sa seconde celui de l’Abbaye aux Hommes de Caen, quelques années avant la rénovation achevée en 1999. En 2002, Susan Landale sélectionna également ce site pour y enregistrer une partie de son intégrale chez Calliope (Grande Pièce Symphonique, Final, Trois Chorals). Le choix d’un orgue est affaire de compromis, selon son esthétique sonore, ses possibilités à la console, son état de conservation… Pour aborder Franck, quels sont les atouts et les contraintes de ce prestigieux Cavaillé-Coll normand ? Y-a-t-il des jeux ou combinaisons qui vous séduisent à cette tribune ? Au-delà de la cohérence, un seul instrument peut-il dominer tous les enjeux fixés par ces pièces ? Laquelle sonne le mieux à Caen ?
Lorsque l’on évoque l’œuvre d’orgue de César Franck, on pense bien sûr à l’orgue Cavaillé-Coll de Sainte-Clotilde à Paris. Un instrument qu’il aimait beaucoup et qui a incontestablement été le vecteur idéal de sa pensée musicale. Ses caractéristiques techniques le rendaient unique avec la composition des claviers de grand-orgue et de positif similaire, complétés d’un récit lointain, mystérieux et intensément expressif. Les témoignages d’époque que nous en avons sont unanimes à dire que c’était un chef-d’œuvre d’équilibre et de poésie. Cet orgue a été profondément remanié au XXe siècle sous l’influence de Charles Tournemire et de Jean Langlais puis par leurs successeurs. Si son esthétique sonore d’aujourd’hui est très modifiée, il n’en reste pas moins l’un des plus beaux instruments de la capitale. Il nous est donc impossible d’affirmer que l’orgue actuel de Sainte-Clotilde est l’orgue idoine pour Franck. Puisqu’il m’a fallu chercher une solution ailleurs, mon choix s’est porté sur le grand Cavaillé-Coll de l’Abbaye aux Hommes de Caen. Je connaissais l’instrument pour y avoir enregistré il y a quelques temps un disque Widor. Marcel Dupré, qui l’a souvent joué, le qualifiait "d’orgue à la Guillaume le Conquérant". L’intérieur de l’Abbatiale est un prodige de l’architecture romane normande et son chœur gothique abrite le tombeau de Guillaume depuis 1087. L’orgue construit en 1885 possède 50 jeux sur trois claviers et un pédalier. La palette sonore est d’une richesse inouïe ; la profondeur, le raffinement et la poésie des différents registres font de cet orgue un chef-d’œuvre absolu. Tout y est renversant, du petit bourdon solo au tutti éclatant, en passant par les flûtes harmoniques, le grand fond d’orgue, les anches solistes… J’ai joué beaucoup de grands Cavaillé-Coll. Tous sont d’une grande beauté ; je pense en particulier à Saint-Sernin à Toulouse, mais aussi Rouen, Lyon, ou encore les Cavaillé-Coll du pays basque espagnol. Loin de moi l’idée d’un faire un classement, mais je vous assure que les sensations aux claviers de Caen sont inégalables et vous marquent à vie !
Alors, certes, nous sommes loin des particularités de l’orgue de Sainte-Clotilde. C’est un orgue « viril », puissant, avec un récit très présent et dont le maniement de la boite expressive est difficile. Mais la musique de Franck y sonne admirablement bien pour peu qu’on prenne soin de la registrer avec art. Les Trois Chorals sonnent incontestablement d’une manière noble et majestueuse dans toute leur dimension.
On connait la boutade « mieux vaut avoir l’âge de ses artères que l’âge de César Franck ». Les Chorals datent de l’année de sa mort, mais il n’avait pas quarante ans lorsqu’il écrivit la Fantaisie ou la Prière. À supposer que ces opus drainent la réputation d’une musique austère, dogmatique, sempiternelle, quels conseils d’écoute donneriez-vous aux mélomanes qui veulent la découvrir sans préjugé ? Un cheminement privilégié dans ces deux heures et demie, une disposition ou une préparation d’écoute particulières ? Comment sensibiliser l'auditeur à un tel parcours ?
La musique d’orgue de Franck n’a pas grand-chose à voir avec celle de ses contemporains. Mis à part certains aspects du Final qui affiche quelques accents du dédicataire de la pièce, Lefébure-Wély, vous ne trouverez pas d’expression de joie éclatante, d’effets faciles, ou d’expression de virtuosité pure. Autant dans les œuvres de la première période que dans les pièces tardives, Franck s’attache nourrir son langage d’harmonies riches, puissantes ; son discours musical est toujours d’une extrême fluidité, teinté de retenue. Pas de déferlement de notes ou de tutti intempestifs. Techniquement parlant, nous sommes loin des difficultés que l’on trouve dans ses œuvres de piano ou de musique de chambre. Si les mécaniques de Cavaillé-Coll permettent un jeu souple et virtuose que Vierne et Widor requerront dans leurs Symphonies par exemple, Franck ne lance pas de défis techniques aux organistes. Il n’en reste pas moins que bon nombre de ses œuvres demandent concentration, inspiration et endurance, comme la Grande Pièce Symphonique, la Prière ou les Trois Chorals.
Je ne pense pas qu’il faille se lancer dans l’écoute intégrale et d’affilée des 12 pièces pour orgue. Il faut plutôt se promener dans le corpus à son rythme et à sa convenance. Les Trois pièces du Trocadéro sont puissantes et faciles d’accès. Puis les Six pièces en commençant par Prélude, fugue et variation. Les Trois Chorals sont peut-être à écouter en dernier, comme la lecture d’un testament.
Quelle est la place de la maturité interprétative pour jouer cet ensemble ? Vous incluez ces pièces en concert depuis une trentaine d’années. Hormis la célébration du bicentenaire du compositeur, y-a-t-il d’autres facteurs qui vous ont décidé à lui faire enfin rejoindre votre discographie par la grande porte ?
Cette musique m’a demandé beaucoup de temps pour l’assimiler, musicalement parlant. Plus que pour certains répertoires, il faut aller bien au-delà des notes pour restituer la « substantifique moelle » de cette œuvre qui ne se livre pas facilement au premier abord. Je pense en particulier à la Prière que j’ai redoutée très longtemps. La conduite de la pensée musicale dans les Chorals est souvent mise à l’épreuve, et il faut avoir une grande hauteur de vue pour ne pas se perdre dans des détails qui pourraient briser le rythme et l’unité de l’œuvre.
L’âge aidant, je joue effectivement cette musique depuis très longtemps en concert. Bien entendu les Trois Chorals, les Trois pièces du Trocadéro, et plus épisodiquement les Six pièces. Je souhaitais depuis longtemps enregistrer tout ce répertoire que j’aime tant, mais je ne m’étais pas fixé d’échéance. Je me heurtais surtout au choix de l’instrument idéal et n’arrivais pas à me décider : Toulouse, Rouen, Bécon, Epernay, ou les Cavaillé-Coll du pays basque espagnol ?
Je sors d’une fête de retrouvailles (reportée pendant deux ans pour ce que vous savez… et dont il s’avèrera dans quelques jours qu’on eût mieux choisi en la reportant encore), ignorant du dimanche sans voiture qui, dès sa clôture à 19 heures, réengorge obstinément les entrées de Bruxelles (j’ai essayé, mais où est le métro et où laisser l’auto ?) et me pose donc dans le fauteuil de la salle Henry Le Bœuf, en surplomb des consoles, le souffle court, deux minutes avant l’entrée furtive sur la scène obscure des musiciens partiellement escamotés derrière des structures géométriques aux formes erratiques.
Issu du Conservatoire de Nantes, Simon-Pierre Bestion, pétri de musiques contemporaine et ancienne, revendique une interprétation où l’instrumentiste s’approprie les sons du compositeur et, en particulier au travers de la Compagnie La Tempête qu’il crée en 2015, travaille l’éventail et la mise en relation de partitions, dont la connexion évoque en elle-même une nouvelle histoire. Bach minimaliste est un de ces programmes, œuvre à part entière, très structuré, dont la mécanique acquiert au fur et à mesure de son déroulement un statut d’évidence (pourtant, Jean-Sébastien, minimaliste ?), construit en fil tendu, dans lequel on se lance comme on plonge en apnée, après une profonde inspiration, mains jointes et épaules élancées, à peine si quelques orteils battent la mesure -on ne s’arrête pas, on y va d’une traite.