Comme le plus souvent dans ces cas-là, ça commence bien : Clément Cogitore, qui est aussi vidéaste, nous plonge dans des images de guerre, immeubles détruits, populations errantes hagardes. Et surtout, des images d’enfants, dépenaillés, pieds nus, affamés ou cigarette fanfaronnement au bec. Des images datées d’une autre époque, mais en fait de toutes les époques… dont la nôtre, évidemment, tristement.
Et sur le plateau, ce sont de jeunes enfants vêtus à l’identique des images qui apparaissent. L’attention va être focalisée sur deux d’entre eux. On comprend tout de suite l’idée sous-jacente : si d’habitude, La Flûte enchantée de Mozart nous fait suivre le parcours de deux jeunes êtres en devenir, cette fois-ci, on remonte aux sources, à la petite enfance. C’est tout ce parcours d’initiation-là que nous allons revivre. Pourquoi pas. Notre actualité est faite d’images de la réalité traumatisante de ces petits bouts plongés dans un monde qui les nie, qui les écrase, qui les prive des possibilités d’un épanouissement, ou qui pourrait, par mimétisme, les amener à répéter les conflits destructeurs. Et l’on repense alors à Saint-Exupéry et à sa phrase sur ces êtres-là au cœur de la tourmente : « Mozart assassinés »
Mais, me direz-vous, ces enfants ne chantent pas ?
Eh bien non, dans leur ombre, on découvre deux solistes, les Pamina et Tamino du récit, qui donneront à entendre leurs airs.
A La Monnaie ces jours-ci, exactement dirigé par Enrico Onofri, dans une mise en scène de Calixto Bieito, bien plus retenue que d’autres dans lesquelles il privilégiait le paroxysme et la provocation, « Idomeneo, re di Creta » de Wolfgang Amadeus Mozart nous vaut des moments de grande intensité musicale et vocale, et de belles images scéniques significatives de ce qui se joue.
De quoi s’agit-il dans cet operia seria composé par un Mozart de 25 ans et créé à Munich en janvier 1781 ? De dilemmes en série. Troie a été détruite. Ilia, princesse troyenne, est retenue prisonnière chez l’un des vainqueurs, Idomeneo, roi de Crète. Elle aime Idamante, le fils de celui-ci, d’un amour interdit. On annonce alors la mort d’Idomeneo. Leur amour serait-il donc possible ? Sauf qu’Idomeneo a survécu parce qu’il a promis aux dieux de sacrifier la première personne qu’il rencontrera. Ce sera son fils ! Sauf qu’Elettra, en exil là-bas après avoir assassiné sa mère Clytemnestre, jalouse d’Ilia, aime aussi Idamante. Tout va évidemment se compliquer… Et se conclure sur un happy end partiel : après une intervention divine décisive, Idomeneo abdique, Idamante accède au pouvoir et peut s’unir à Ilia. Quant à la pauvre Elettra, définitivement rejetée, il ne lui reste plus que sa colère. Voilà de quoi nourrir de « la belle musique » et de « beaux airs », amoureux, désespérés, emportés, passionnés.
1. Mozart : Requiem et Messe en ut mineur — Nézet-Séguin & le Chamber Orchestra of Europe
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Requiem K. 626 (complètement et édition Michael Ostryzyga, 2019) ; Messe en ut mineur K. 427 « Grande Messe » (reconstitution, complètement et édition Ulrich Leisinger). Ying Fang, soprano ; Emily D'Angelo, mezzo-soprano ; Stanislas de Barbeyrac, ténor ; Michael Volle, basse ; RIAS Kammerchor ; Chamber Orchestra of Europe ; Yannick Nézet-Séguin, direction. Deutsche Grammophon (parution digitale 26 juin 2026, CD 3 juillet 2026, référence à paraître).
L'édition Süssmayr a longtemps tenu lieu de Requiem mozartien tout court, et c'est là tout le paradoxe : la version qu'on entend partout n'est pas exactement celle de Mozart. Yannick Nézet-Séguin tranche en choisissant la complètement récente de Michael Ostryzyga (2019) — Lacrimosa étendu, Amen retrouvé, orchestration resserrée sur la séquence — et lui adjoint la Messe en ut mineur dans la reconstitution d'Ulrich Leisinger, directeur scientifique de la Fondation Mozarteum de Salzbourg. Deux fragments majeurs, deux tentatives modernes de les compléter selon la philologie d'aujourd'hui : voilà le geste éditorial. Captés en concert au Festspielhaus de Baden-Baden à l'été 2025, le Chamber Orchestra of Europe et le RIAS Kammerchor servent la cause avec la transparence attendue ; le quatuor de solistes — Ying Fang, Emily D'Angelo, Stanislas de Barbeyrac, Michael Volle — assume sans surenchère. Plus qu'un disque, un dossier qui prendra place dans les débats à venir.
2. Henze : intégrale des Symphonies — Marek Janowski & le RSB enfin (re)disponible
Hans Werner Henze (1926-2012) : Symphonies n°1 à 10. Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin ; Rundfunkchor Berlin (Symphonie n°9) ; Michael Gläser, chef de chœur ; Marek Janowski, direction. Wergo WER 69612 (5 CDs).
Henze aurait eu cent ans le 1er juillet, et l'année du centenaire s'ouvre côté disque par l'événement attendu : Wergo lance une grande Hans Werner Henze Edition en cinq boxsets — orchestre et concertos, musique de chambre et piano, musique vocale, œuvres scéniques (avec un inédit, Der Prinz von Homburg) viendront ensuite — qui débute par ce coffret symphonique. L'enregistrement n'est pas neuf : Marek Janowski et le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin avaient enregistré les dix symphonies en six temps entre 2008 et 2014, le slipcase paru en 2015 n'ayant jamais reçu la diffusion qu'il méritait — certains volumes étaient même devenus introuvables. Wergo le confirme avec une honnêteté rare : les enregistrements de l'édition sont « pour partie épuisés », d'où la recompilation. À les redécouvrir aujourd'hui dans une présentation cohérente, on mesure ce qui rendait ce cycle Janowski indispensable : transparence néoclassique des premières partitions (la Première, presque pudique, n'a pas pris une ride), éclat néo-mahlérien de la Sixième pour deux orchestres, densité civique de la Neuvième sur le poème de Treichel d'après La Septième Croix d'Anna Seghers. .Voici donc, enfin disponible, le seul cycle symphonique intégral moderne du compositeur : l'événement Henze de l'année.
Cinq disques, dont deux rééditions Warner Classics de poids — le Brahms Kremer/Karajan de 1976 et le Grieg/Schumann Gutiérrez/Tennstedt de 1978 —, en regard de trois nouveautés du grand répertoire. Alban Gerhardt grave enfin en studio les deux concertos pour violoncelle les plus joués du répertoire, avec un parti pris assumé de retour au texte. Channel Classics fait paraître l'intégrale Mozart de Ning Feng avec la Kammerakademie Potsdam. Et chez PENTATONE, Denis Kozhukhin signe son premier Haydn — cinq sonates choisies dans le grand massif claviéristique du compositeur. Cinq lectures, cinq tempéraments, et une semaine de très haute tenue.
1. Elgar — Dvořák : Concertos pour violoncelle
Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle en mi mineur, op. 85. Antonín Dvořák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle en si mineur, op. 104, B. 191. Alban Gerhardt, violoncelle ; WDR Sinfonieorchester Köln ; Andrew Manze, direction. Hyperion CDA68481/2, 2026 (1 h 02).
Alban Gerhardt aurait pu graver ces deux monuments du répertoire violoncellistique depuis longtemps — il les promène en concert depuis trente-cinq ans —, mais c'est seulement aujourd'hui qu'il s'y résout en studio, comme s'il fallait laisser décanter avant d'engager sa lecture sur disque. Le résultat refuse résolument la facilité expressive : Gerhardt revendique un « retour aux sources », c'est-à-dire au texte lui-même, en s'écartant des inflexions héritées (rubatos romantiques, tempi assouplis, portamentos de tradition). Sa lecture déplace ainsi les proportions, donne aux indications d'Elgar et de Dvořák leur poids littéral, fait entendre ces partitions sous un jour plus tendu, plus net, parfois presque tranchant. À ses côtés, l'orchestre de la WDR de Cologne sous la direction d'Andrew Manze offre un accompagnement d'une fermeté qui sied à cette approche — ni hagiographique, ni flatteur, mais lucide. Pour Gerhardt, qui cite Mahler — « la tradition n'est pas le culte des cendres mais la conservation du feu » —, le projet est clair. Un disque qui assume sa thèse, et qui méritera la discussion.
Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 (cadences de Kreisler). Gidon Kremer, violon ; Berliner Philharmoniker ; Herbert von Karajan, direction. Warner Classics, 2026 (réédition de l'enregistrement EMI, juin 1976 ). 42 min.
Warner Classics remet en circulation l'un des Brahms les plus discutés — et les plus essentiels — de la discographie : la rencontre en juin 1976 entre Karajan, dont la conception du concerto romantique culminait alors à Berlin dans une plénitude orchestrale presque imperturbable, et un Kremer âgé de vingt-neuf ans que le chef autrichien avait lui-même contribué à révéler. De cette confrontation entre la maîtrise architecturale du Berliner Philharmoniker et le tempérament nerveux, anguleux, cérébral du violoniste letton naît un disque qui ne ressemble à aucun autre — Kremer refuse de fondre son archet dans le velours berlinois, persiste dans une intransigeance presque ascétique, choisit les cadences de Kreisler comme un défi de plus à l'idée reçue. La réédition est précieuse à l'heure où la mémoire du grand répertoire concertant s'effrite sur les plateformes de streaming, et où chaque nouvelle intégrale Brahms peine à imposer une nécessité aussi évidente. À redécouvrir, donc — ou à découvrir, pour les générations qui n'auraient pas eu accès au vinyle EMI d'origine.
La Bibliothèque nationale de France a annoncé ce vendredi 19 juin 2026 l'identification d'un manuscrit autographe inédit de Wolfgang Amadeus Mozart, témoin direct de son ultime séjour parisien à l'été 1778. Sept pièces pour flûte et harpe et une douzaine de leçons de composition y dorment depuis plus de deux siècles.
L'objet, à première vue, n'a rien d'impressionnant : un cahier de quarante-quatre pages, anonyme, sans titre, glissé dans un paquet de papiers de musique de la fin du XVIIIᵉ siècle. C'est en l'examinant le 2 février dernier que François-Pierre Goy, chargé des collections musicales antérieures à 1800 au département de la Musique de la BnF, reconnaît une écriture familière — celle de Mozart. L'hypothèse est rapidement validée par la musicologue Laurence Decobert, qui avait été commissaire de l'exposition Mozart, une passion française en 2017, puis confirmée en avril 2026 par Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana du Mozarteum de Salzbourg.
Le contenu se révèle aussi précieux que le contenant est modeste. Le cahier rassemble les exercices et les pièces que Mozart dispense quotidiennement, de mai à juillet 1778, à son élève Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes (1759-1795), harpiste accomplie et fille du duc de Guînes — Adrien-Louis de Bonnières de Souastre, flûtiste renommé et commanditaire du fameux Concerto pour flûte et harpe KV 299. Le manuscrit constitue le plus ancien témoignage connu de l'enseignement mozartien de la composition, et entre directement en résonance avec la lettre que le compositeur adresse à son père le 14 mai 1778, où il décrit ces séances avec une lucidité parfois désabusée sur les capacités musicales de son élève.
Le dernier exercice est inachevé, les six dernières pages restent vierges : tout indique que le cahier correspond aux ultimes leçons, interrompues par le départ précipité de Mozart de Paris après la mort de sa mère en juillet 1778. Le document a refait surface par un long détour révolutionnaire : il faisait partie de deux paquets de musique confisqués au domicile du duc de Guînes en 1794, entrés à la Bibliothèque dans les années suivantes — et oubliés depuis.
Les sept pièces pour flûte et harpe — vingt minutes de musique au total — seront jouées en première mondiale ce dimanche 21 juin, jour de la Fête de la musique, dans la Salle Ovale du site Richelieu, par deux solistes de l'Orchestre philharmonique de Radio France : la flûtiste Mathilde Caldérini et le harpiste Nicolas Tulliez. L'enregistrement sera diffusé le lendemain sur France Musique à 15h00. Le manuscrit original devrait rejoindre ensuite les vitrines du musée de la BnF.
Pour un répertoire flûte-harpe historiquement avare en pages originales, l'aubaine est rare. Pour la musicologie mozartienne, le document ajoute une pièce inattendue à un dossier que l'on croyait clos.
Haydn 2032 no 18. Il Maestro di Scuola. Joseph Haydn (1732-1809) : Symphonies en mi majeur, mi bémol majeur, ut majeur, Hob.I:29, 55, 56. Franciszek Lessel (c1780-1838) : Molto Presto [Symphonie no 5 en sol mineur]. Giovanni Antonini, Kammerorchester Basel. Mai 2023. Livret en français, anglais, allemand. 76’27’’. Alpha 1092
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie no 39 en mi bémol majeur K. 543. Sinfonia concertante en mi bémol majeur K. 364. Cosi fan Tutte K. 588, -Ouverture. Amihai Grosz, alto. Julien Chauvin, violon, direction. Le Concert de la Loge. Avril & octobre 2023. Livret en français, anglais et allemand. 60’48’’. Alpha 996
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano n° 6 en si bémol majeur KV 238, n° 8 en ut majeur « Lützow » KV 246 et n° 18 en si bémol majeur KV 456. Olga Pashchenko, pianoforte et piano à tangentes ; Il Gardellino. 2024. Notice en anglais, en français et en allemand. 73’ 30’’. Alpha 1199.
T’as vu ? Il paraît que le petit prodige de la musique, c’est un vieux ronchon qui l’a assassiné.
Non ! Comment t’as su ?
C’est un type qui a écrit une pièce là-dessus, et puis on avait fait un film aussi. Et on rejoue la pièce maintenant.
Pour confirmer qu’il a vraiment été assassiné ?
‘sais pas.
Mais attends, cette histoire, elle date pas d’hier. Il leur a fallu si longtemps pour découvrir la vérité ?
Tu parles, au moins deux siècles.
Alors, y’a prespcrik, preskr… j’y arrive jamais à l’dire.
Pres-crip-tion.
C’est ça.
Conversation de salon :
Vous avez vu la nouvelle production d’Amadeus à Marigny ?
Oui, mon cher. Et je suis tombé de haut.
Que vous est-il arrivé ?
Ce langage, cette vulgarité, comment imaginer que ce petit trésor de Mozart ait pu s’exprimer ainsi ?
Il semble pourtant que ce soit fondé.
Vous voulez rire, mon cher. Pardon, pas comme ce petit garnement bien sûr. Vous conviendrez que la musique d’un compositeur est évidemment le reflet de sa personnalité, de son éducation, de sa culture. Ce n’est pas un petit voyou comme on nous le présente qui aurait pu écrire l’Andante du concerto pour piano en Ut majeur, K 467, ou le sublime air de la Comtesse dans les Nozzzzi di Figarro. Non, je ne vous suis pas sur ce terrain.
Retour au comptoir :
Ceci dit, le p’tit prodige, il avait pas sa langue dans sa poche.
Ah bon ?
On dit qu’en matière scato, il était très fort.
Scato ? tu veux dire staccato ?
Non, scato, comme les gosses.
T’en as vu un bout au JT ?
Ouais, c’est pas triste, Il parle pas comme ceux de la haute, j’peux t’dire. Ça fait bizarre avec toutes ces perruques et plein de musique pas très Johnny comme style.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791) : Adagio en si mineur K 540 ; 12 variations sur « Ah ! vous dirais-je maman » K 265 ; 10 variations en sol majeur sur « Les hommes pieusement » (unser dummer Pöbel meint » K 455 ; Sonate pour piano n° 11 en la majeur K 331. Federico Colli, piano. 2024 - Livret en anglais. 65’56''. Chandos CHAN 20350.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n° 12 en la majeur K. 414. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto n° 1 pour piano, trompette et cordes op. 35 ; Sonate pour piano n° 2 en si mineur op. 81. Saskia Giorgini, piano ; Per Ivarsson, trompette ; Trondheim Soloists. 2025. Notice en anglais. 77’ 06’’. Pentatone PTC 5187 476.