Dossiers

Un sujet musical abordé selon différents points de vus et, souvent, différents auteurs.

Nicolas Stavy, éloge de la curiosité 

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Le pianiste Nicolas Stavy amorce une intégrale de la musique pour piano du compositeur Alfred Schnittke (Bis). Cette nouvelle partition prend place dans une discographie qui s’ouvre aux raretés et qui font de Nicolas Stavy l’un des pianistes les plus intéressants du moment. Dans cet entretien, on parle de Schnittke, de Chostakovitch mais aussi de sa vision du répértoire. 

Vous faîtes paraître, chez Bis, le premier volume d’une intégrale de la musique pour piano du germano-russe ’Alfred Schnittke, voilà qui n’est pas commun. Qu’est-ce qui vous a motivé à entamer cette aventure ? Comment avez-vous découvert cette musique de Schnittke ? 

J’ai découvert la musique de Schnittke il y a bien longtemps, essentiellement à travers son œuvre orchestrale, vocale et chambriste. Le répertoire piano solo est de façon surprenante bien plus confidentiel. Je ne l’ai découvert qu’assez récemment ! Il est pourtant d’une gigantesque valeur artistique, émotionnelle et expressive. 

 Les pièces présentées sur cet album ont été composées tout au long de la carrière créatrice d’Alfred Schnittke. Comment son style évolue-t-il au fil des partitions ? 

Plus encore qu’une évolution, on peut presque parler de révolution ! En effet, contrairement à bien des compositeurs qui évoluent et construisent dans une certaine continuité, Schnittke se transforme et se réinvente. Au contraire, Chostakovitch par exemple, est immédiatement reconnaissable dès ses jeunes années jusqu’à ses dernières œuvres. Lorsqu’on écoute par exemple le “Prélude en mi mineur” de Schnittke, extrait des 5 préludes et fugue, l’auditeur est plongé dans un univers post romantique, parfaitement tonal et donc bien éloigné du langage qui lui est propre si souvent.  Il me semble y avoir chez ce compositeur 3 grandes époques et 3 grandes « manières ».

Les œuvres de jeunesse dont l’écriture est post romantique empreinte de Scriabine, Rachmaninov…Vient ensuite la période typique « polystyliste », où l’on peut trouver différents langages au sein d’une même œuvre. Schnittke utilise beaucoup la polyphonie, une écriture assez chargée, dense, admirablement écrite pour le piano. Vers la fin, dans le cycle Aphorismes que je trouve particulièrement émouvant mais aussi déroutant par sa singularité, le langage devient presque abstrait, avec des « tâches sonores » tels des glas lourds, pesants, oppressants. Une œuvre sombre aux silences bouleversants.

Le Pedigree d’Alfred Schnittke était multiculturel : né en russie dans une famille dont le père était d’origine lettone et la mère issue d’une communauté russe allemande. Est-ce que l’on peut qualifier sa musique de “russe” ou "d'indépendante" à l'image de ces symphonies qui sont assez uniques ?   

Schnittke se définissait lui-même comme « un compositeur russe sans une goutte de sang russe ». Ce mélange culturel a sans doute contribué à la richesse de son univers créatif. De façon évidente, son langage artistique est russe de par ses contrastes, allant de la déploration la plus éthérée à la fougue qui tend parfois vers le hurlement. Pour autant, sa culture germanique est très présente surtout dans les grandes formes, particulièrement ses sonates dans lesquelles la structure très construite, quasi architecturale, est dans une continuité presque Beethovénienne

Dans votre discographie, vous avez récemment enregistré une transcription méconnue de la Symphonie n°14  pour piano et percussions de Chostakovitch. Comment avez-vous découvert cette version dont votre enregistrement (Bis)  est le premier disque ? 

Cette découverte est le fruit de près de 10 ans de recherches et de passion pour ce compositeur et sa musique… Il y a une quinzaine d’années, j’ai eu la chance de rencontrer, en Allemagne, Irina Antonovna Chostakovitch, sa dernière épouse. Nous avons très vite eu une magnifique relation de confiance et d’échanges particulièrement riches et émouvants. Elle m’avait confié la création mondiale d’une version pour 4 mains de la Symphonie n°10 de Mahler. Hélas, il n’y a que 8 petites minutes de musique mais quel bouleversement de jouer en première mondiale une partition de Chostakovitch ! Plus tard, elle me confiait que j’aurai un jour ou l’autre d'autres primeurs mais également de courte durée…Cela me passionnait mais ne rassasiait pas ma soif de découverte de ce compositeur qui me fascine depuis l’enfance. Je ne trouvais pas, dans l’œuvre pour piano, la puissance expressive des symphonies, des quatuors … 

Marcel Tadokoro, à la découverte d’Adolf von Henselt

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Le pianiste franco-japonais Marcel Tadokoro, lauréat de nombreux concours internationaux dont le prix spécial du Président du Jury au Van Cliburn 2022, fait paraître chez Naxos un premier album consacré aux Études pour piano du très méconnu Adolf von Henselt. Un tel choix, qui sort des sentiers battus, a titillé notre curiosité au point de nous entretenir avec l’artiste pour aller plus loins dans la découverte de ces partitions 

Pour votre premier album pour Naxos vous avez choisi les études de Adolf von Henselt. Ce n'est pas un choix coutumier ! Qu'est-ce qui vous a orienté vers ce compositeur ? Comment l'avez vous découvert ?

J’ai découvert Henselt grâce à un enregistrement de Sergei Rachmaninov, qui était un élève de Nikolai Zverev, lui-même disciple de Henselt. Celui-ci était l’un des pianistes que Rachmaninov admirait le plus.

Son enregistrement m’a si profondément touché que j’ai cherché ses partitions sitôt après cette rencontre.

Des études, il y en a de très très nombreuses dans le répertoire pianistique ! Quelles sont les caractéristiques des Études d'Adolf von Henselt ?

Je trouve que les caractéristiques des Études de Henselt résident dans le mélange entre un aspect poétique (comme le suggèrent les titres de chaque pièce, notamment dans l’opus 2) et une richesse harmonique marquée par l’usage abondant d’intervalles très larges, ce qui crée une atmosphère unique.

Autre trait marquant, les passages répétés ne sont presque jamais identiques : à chaque reprise, l’écriture est variée. Cela contraste avec l’approche de Chopin, qui laisse davantage de liberté à l’interprétation de l’exécutant. Chez Henselt, au contraire, tout est soigneusement noté, de sorte que nous avons un aperçu précieux des pratiques interprétatives de l’époque.

Est-ce que vous pensez que ces pièces pourraient s'imposer, un jour, comme des classiques du répertoire ?

Oui, absolument. Compositeur et pianiste virtuose allemand installé en Russie, Henselt a joué un rôle fondamental dans la formation pianistique russe, notamment à travers son activité pédagogique. À ce titre, il me semble être une figure incontournable pour quiconque souhaite approfondir la compréhension de la musique russe.

Par ailleurs, certaines de ses études présentent des éléments de musique à programme, ce qui les rend d’autant plus captivantes. Henselt mérite assurément une place bien plus importante dans le répertoire pianistique.

Justina Gringytė, passionnément Bizet 

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La mezzo-soprano Justina Gringytė célèbre Bizet avec un album qui propose les 20 mélodies Op.21 (Ondine). La chanteuse qui a beaucoup chanté Carmen nous permet de découvrir ce cycle trop peu connu du compositeur français. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec Justina Gringytė. 

Qu'est-ce qui vous a motivé à célébrer l'anniversaire de Bizet avec cet enregistrement ? Que représente Bizet pour vous ?

J'ai senti que je devais exprimer mon respect et ma gratitude à ce compositeur pour sa création de Carmen, cet opéra qui m'a accompagné à travers le monde. J'ai participé à sept productions différentes de Carmen, avec plus de 80 représentations en Italie, au Portugal, en Russie, en Grande-Bretagne et en Lituanie. C'est la production légendaire de Calixto Bieito que j'ai le plus souvent interprétée. Ma première participation à l'une de ses productions, à l'ENO de Londres en 2015, a été retransmise en direct dans tous les cinémas du Royaume-Uni. Je me suis sentie très privilégiée et honorée qu'on me confie un rôle aussi emblématique et important. Mais je dois avouer qu'au fil des ans, j'ai remarqué que Carmen me limitait vocalement. Je me suis orientée vers le répertoire verdien et j'ai exploré des rôles tels que Amneris, Eboli ou Azucena. Cependant, j'ai simultanément ressenti un intérêt et une curiosité particuliers pour trouver ce qui pourrait me convenir dans l'œuvre de Bizet, au-delà de notre chère Carmen.

Comment avez-vous découvert ce cycle de 20 mélodies ? Pourquoi avez-vous choisi de l'enregistrer pour votre premier album solo ?

Mon premier grand rôle à l'opéra était Carmen, j'ai donc pensé que mon premier album solo pourrait également être consacré à la musique de Bizet.

L'histoire réelle de ma « rencontre » avec ces mélodies remonte à quelque temps. C'était en 2012, lorsque je participais au Jette Parker Young Artist Programme à Covent Garden. Le directeur musical de l'époque,  David Syrus, m'a apporté un livre de mélodies et m'a dit que je devrais m'intéresser à celles de Bizet.

Puis, en 2015, alors que je jouais Carmen à Londres, un ami cher et mécène m'a offert un cadeau : un livre du célèbre musicologue Hugh McDonald sur la vie de Georges Bizet, une analyse de son œuvre, avec une dédicace. À l'époque, je l'ai feuilleté, j'ai lu certains passages biographiques du compositeur, en m'intéressant principalement à la création de  Carmen, puis j'ai rangé le livre. Mais pendant la période Covid, mon regard ne cessait de se poser sur le livre de Hugh McDonald sur l'étagère. C'était comme s'il m'appelait inconsciemment... Je l'ai pris et j'ai commencé à le lire sérieusement. Je voulais mieux connaître Bizet et j'avais besoin de cette analyse approfondie. Ce recueil de mélodies n'a pas été compilé par le compositeur lui-même, mais par les éditeurs. Il est toutefois très intéressant de noter que les vingt mélodies qui composent l'opus ont été composées par Bizet sur une période de près de dix ans, de 1863 à 1872. Ainsi, en vous plongeant dans les mélodies du recueil et en les analysant, vous apprenez également à connaître Bizet lui-même, vous découvrez toute une décennie de la vie du compositeur. On se rend compte à quel point il était varié, comme en témoigne la diversité des chansons. Le livre de Hugh McDonald m'a vraiment beaucoup aidé à comprendre tout cela.

Philippe Guilhon-Herbert, hommage à Ravel

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Le pianiste Philippe Guilhon-Herbert rend hommage à Ravel à travers un album monographique (Indédens Calliope Records). C'est un parcours personnel, poétique et hautement réussi au fil de partitions du compositeur français. Philippe Guilhon-Herbert répond aux questions de Crescendo Magazine.

Votre album monographique célèbre l’anniversaire Ravel 2025. Quel est votre lien personnel avec la musique de Ravel. Comment l’avez vous découvert ?

Alors que je connaissais l'oeuvre de Debussy depuis mon plus jeune âge, j'ai découvert celle de Ravel à l'âge de 15 ans, en étudiant Une barque sur l'océan ;  , je fus saisi par la fluidité et la délicatesse extrêmes de l'écriture comme de la virtuosité (Jeux d'eau, Ondine, Toccata, une Barque sur l'océan, son Trio avec piano...) Plus avant, ses pièces orchestrales également (Daphnis et Chloé notamment) ont accompagné, comme toute son œuvre, mon parcours de musicien.

Dans le livret, vous parlez du rôle joué par l’Académie Ravel de Saint-Jean-de-Luz dans votre appropriation de l’univers ravélien, pouvez-vous nous en parler ?

Ces trois participations à l'Académie Ravel de St Jean de Luz en 1997, 98 et 2000 sont de merveilleux souvenirs : le cadre, les rencontres, le partage (en musique de chambre), les découvertes (la maison natale de Ravel à Ciboure)... J'y ai travaillé Ondine et la Valse avec Jean-François Heisser, Alain Planès, et fus lauréat de l'Académie en 1997 ; précieux souvenirs en effet...

Cet album propose une sélection d'œuvres de Ravel.Comment les avez-vous choisies ?

Les pièces ont été choisies afin d'offrir un éventail complet de l'œuvre pour piano de Maurice Ravel ;  le rythme et la danse, la féerie, la virtuosité, la poésie et la contemplation sont tour à tour exprimés à travers cette sélection.

Par exemple, de Gaspard de la nuit, il y a le seul "Ondine". Pourquoi ne pas avoir enregistré l’intégrale ?

Ce disque hommage offre un éventail de l'œuvre de Maurice Ravel, alternant pièces célèbres et extraits de recueils. J'ai joué Gaspard de la Nuit au Musée Debussy de Saint- Germain-en-Laye lorsque j'étais encore étudiant, puis régulièrement en Allemagne les années suivantes ;  devant choisir, pour une raison de timing, une de ses trois pièces pour ce disque, j'ai finalement opté en faveur “d'Ondine” plutôt que de “Scarbo”.

Giampaolo Bisanti, perspectives d’avenir 

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C’est l’annonce de la fin de ce mois en Belgique, le chef d’orchestre Giampaolo Bisanti prolonge son aventure au pupitre de l’Opéra royal de Wallonie à Liège. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec le maestro à l’aube d’une nouvelle saison liégeoise qu’il amorce avec une production du Faust de Gounod et avec un casting de prestige.  

L’annonce du renouvellement de votre contrat vient d’être communiquée. Vous serez en poste à Liège jusqu’en 2031. Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre l’aventure ? Quels seront les objectifs artistiques de cette nouvelle phase de votre présence ?

Je suis très enthousiaste et honoré de pouvoir poursuivre ce magnifique voyage musical entrepris avec le directeur Stefano Pace et son extraordinaire équipe, et qui se poursuivra dans les années à venir.
La décision prise il y a quatre ans d’élargir le répertoire et l’offre culturelle à la ville de Liège et aux régions voisines est un processus de long terme, qui ne peut s’épuiser en seulement quatre ou cinq ans. Il faut du temps pour que ces choix s’enracinent et posent les bases du public de demain.

Qui dit renouvellement, dit aussi bilan. Quel bilan pouvez-vous déjà établir depuis votre arrivée à Liège tant pour l'orchestre, que les forces musicales et les équipes ? 

L’Orchestre et le Chœur ont accompli un parcours remarquable ces dernières années !
Je suis heureux et fier du travail que nous avons réalisé ensemble. Leur extraordinaire souplesse dans l’approche de nouveaux répertoires, souvent très exigeants sur le plan technique autant que musical, est vraiment unique dans le paysage des théâtres d’opéra européens.
Ils sont capables de jouer et de chanter Wagner un mois, puis Rossini le mois suivant, en passant par Mozart et Janáček, sans jamais perdre leur identité sonore ni leur capacité à s’adapter au style propre à chaque œuvre.

Dans le communiqué de presse qui nous a été envoyé, vous saluez votre collaboration avec Denis Segond, chef des chœurs. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Denis Segond est un partenaire exceptionnel !
Pour lui aussi, le défi que représente l’exploration de répertoires nouveaux, complexes et exigeants, s’est révélé passionnant. Il le relève avec enthousiasme et obtient d’excellents résultats.
C’est un musicien sensible, rigoureux, qui sait créer une véritable dynamique d’équipe, de sorte que même les chefs invités se sentent toujours soutenus et pleinement intégrés dans un processus théâtral qui fonctionne à la perfection.

Vous commencez votre saison par Faust de Gounod. Pourquoi ce choix ?

Faust est un véritable grand opéra ! Il est parfait pour inaugurer une saison aussi prestigieuse et ambitieuse que celle de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Il permet de mettre en valeur l’ensemble des savoir-faire techniques, artistiques et artisanaux du Théâtre.
Ce titre s’inscrit aussi dans un projet de « Trilogie des Diables », entamé l’an dernier avec La Damnation de Faust de Berlioz, et qui se poursuivra avec un troisième ouvrage que je ne peux pas encore dévoiler (même s’il est assez facile à deviner…).
Cette trilogie met en scène un artiste rare, précieux et idéal comme Erwin Schrott, entouré d’un plateau qui rassemble quelques-unes des plus grandes voix du monde lyrique actuel.

Kenneth Hesketh, orchester Ravel

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Le compositeur anglais Kenneth Hesketh, comme nombre de ses compatriotes, a développé un goût pour l’art de l’orchestration. Nous avons déjà parlé dans ces colonnes de ses réalisations sur Dutilleux et Ravel. Il nous revient avec une nouvelleorchestration des Sites auriculaires (commande du BBC Philharmonic et de l'Orchestre national du Capitole de Toulouse / Festival Ravel), qui sera jouée en création française au Festival Ravel après avoir été jouée à Manchester, Barcelone et Seattle.   L’Orchestre national du Capitole de Toulouse sera placé sous la direction de  Tarmo Peltokoski, son directeur musical. 

Que représente Ravel pour vous ? 

Ravel, pour moi, représente un certain nombre de caractéristiques : la précision, l'élégance, et une certaine douceur, peut-être un lien avec l'enfance, bien sûr la sensualité, et je dirais aussi un travail minutieux, comme celui d'un artisan, dans chaque école, du moins dans celles que je connais.

Quelle a été votre première rencontre avec la musique de Ravel ?

Ma première rencontre avec la musique de Ravel, assez amusante, s'est faite par la musique russe, plus précisément par les Ballets russes de Diaghilev, dont j'ai toujours été un grand fan, et j'ai lu je ne sais combien de livres sur le sujet.

Donc, bien sûr, à travers des gens comme Rimsky-Korsakov et Stravinsky, on arrive bien sûr à Daphnis et Chloé qui fut la première partition de Ravel que j’ai rencontré.

Est-ce que Ravel vous a influencé comme compositeur ? 

L'influence de Ravel sur mon travail de composition ne tient pas seulement à la nature coloristique de son écriture instrumentale, ni à son approche de l'harmonie. Mais je pense aussi à son amour pour l'enfance, comme par exemple à  son amour pour le son de la cloche. Enfant, j’ai été chanteur, dans le chœur de  cathédrale et chaque semaine, j'entendais des cloches.  J'entendais de la musique d'un orgue français, car l'orgue lui-même était un grand orgue français romantique. La musique française, en soi, a été l'une des premières influences de mes propres compositions.

L’amour de Ravel n’est-il pas très répandu en Angleterre, tout comme celui pour d’autres compositeurs français comme Berlioz  ?

Il y a beaucoup de francophiles en Angleterre qui ont une très haute considération pour  la musique de Ravel. Ravel, de son vivant, avait déjà des connexions avec l’Angleterre comme son amitié avec son collègue Ralph Vaughan Williams. Ces deux compositeurs s'estimaient beaucoup. Ravel a été élevé au titre de doctoreur honorifique de l'université d'Oxford en 1928 et il y a d'ailleurs la célèbre photographie où l’on voit Ravel en toge.  L'œuvre de Ravel était déjà bien jouée dès les années 1920-1930 en Angleterre et cette attrait pour son oeuvre se prolonge de nos jours. Des compositeurs contemporains comme Oliver Knussen ont été influencés par l’art de Ravel et puis il y a des interprètes comme le chef d’orchestre John Wilson qui réalise un travail formidable sur l'œuvre de Ravel avec son orchestre le Sinfonia of London.  

Donc oui, il y a un ensemble d’éléments, prenant racine dans l’histoire, qui font que Ravel est très apprécié en Grande-Bretagne. 

Est-ce que l’on a le droit d'orchestre de la musique de Ravel sans lui demander son avis ? 

C’est une querstion très intéressante et amusante ! Ravel a orchestré des œuvres de Moussorgski, Schumann, Chabrier…sans leur demander leur avis….Quand on entend des orchestrations de Ravel, on remarque et on entend d'emblée qu’il est profondément respectueux de la partition d'origine. Mais, on peut également dire cela d’autres compositeurs comme Caplet qui a orchestré Debussy ou Respighi qui a orchestré Rachmaninov.  Donc oui, je pense que l’on peut bien sur orchestrer Ravel mais sans dénaturer l’essence des œuvres. 

Florence Bolton, cap sur Londres

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Florence Bolton, fondatrice et directrice artistique de l’Ensemble La Rêveuse, fait paraître le quatrième et dernier album d’un projet éditorial autour de Londres. C’est une évocation musicale de la ville, au fil d’une sélection de dates du XVIIIe siècle. Crescendo-Magazine est heureux de s’entretenir avec cette musicienne qui aime sortir des sentiers battus.

Avec ce volume “London 1760”, vous clôturez une série d'albums consacrés à Londres : en 1700, 1720, 1740 et donc 1760. Qu’est-ce qui vous a motivé à élaborer ce concept éditorial chronologique et en particulier par rapport à Londres, et pas une autre grande ville européenne ?

Nous avions envie de consacrer une série à une ville européenne mais nous hésitions entre Paris, Hambourg, Dresde ou Londres. C’est le Brexit qui, finalement, nous a donné l’envie de choisir Londres. Notre idée, entre autres, était de montrer que Londres, loin d’être une ville insulaire, fermée aux étrangers et repliée sur elle, comme l’idée du Brexit pouvait le laisser imaginer, a été au XVIIIe siècle une ville dont la culture a, en grande partie, été faite par les étrangers.

Londres a, par ailleurs, une histoire culturelle particulièrement intéressante car les modèles de financement de la culture y sont déjà « modernes », comparés aux autres grandes villes européennes : le mécénat royal des rois George, assez insignifiant, oblige les artistes à chercher ailleurs et la culture devient alors un produit commercial comme un autre. C’est un business et, en ce sens, ce système n’est pas si éloigné de ce que nous avons aujourd’hui.

Dans ce projet, nous avions, nous musiciens, envie de montrer que l’histoire de la musique, des modes instrumentales, de l’organologie, etc.. Est-elle aussi un témoin à part entière de l’histoire d’un pays. Nous avons maintes fois observé que l’histoire des arts n’est pas toujours prise en compte dans les recherches historiques et, quand elle l’est, on parle surtout de littérature, de peinture. On parle hélas encore trop peu de la musique, c’est le parent pauvre.

Ce projet ne pouvait pas se faire sur un seul disque car le contenu aurait été trop simplifié et nous avons alors imaginé faire un album par tranche de 20 ans. C’est une période qui est suffisante pour apporter du nouveau, du changement dans la société et la musique.

Par rapport à ce nouvel album, il est dit dans le livret que l’année 1760 est un tournant de l’histoire ? Qu’en est-il en musique ?

Deux événements majeurs arrivent au tournant de 1760 : la mort de Haendel, qui est la locomotive musicale du pays depuis bientôt 40 années, et la mort du roi George II, roi peu mélomane mais qui a toujours soutenu Haendel, qui était déjà le musicien de son père, George I.

La mort de Haendel, c’est tout un monde qui s’effondre et qui laisse un grand vide. Le compositeur était autant apprécié à Londres que sur tout le territoire du Royaume-Uni, où, même dans les coins les plus reculés, chaque chorale ou chaque petite société de musique locale donnait chaque année des extraits du Messie ou d’un autre oratorio. Haendel est une figure tutélaire pour tous, même dans les lieux où l’on n’a pas accès aux grands artistes. Cette vacance ne demande qu’à être comblée à nouveau et de nombreux compositeurs et musiciens se mettent à rêver. Beaucoup font le voyage jusqu’à Londres mais se hisser à la hauteur de Haendel demande un grand talent musical et des appuis politiques. Londres montre ses ors et son faste mais un certain nombre de candidats vont alors connaître l’envers du décor, une vie difficile passée à donner des leçons à des dames riches et souvent radines et à faire de petits concerts auto produits qui ne rapportent pas grand-chose.

Deux compositeurs allemands vont cependant parvenir à faire souffler un vent nouveau dans la musique : Carl Friedrich Abel, qui arrive à Londres en 1759, et Johann Christian Bach, le dernier fils de Jean-Sébastien, qui débarque un peu plus tard, en 1762.

Les françaises de Bayreuth

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Le temple wagnérien a beau être un bastion germanique, il n’est pas rare pour autant de croiser certaines figures hexagonales sur la Colline verte. Dans la fosse, au pupitre ou encore au parterre, rencontre avec trois d’entre elles.

Que fais-tu la vie ?

Nathalie Stutzmann, je suis chef d’orchestre.

Comment as-tu découvert Wagner ?

Les premiers souvenirs que j’ai remontent à mon enfance. Mon père chantait l’un des Meistersinger (ndlr : Maître chanteur dans Les Maîtres chanteurs de Nuremberg). Je suis tombée totalement amoureuse de tous ces airs. Puis ce fut Tristan und Isolde dirigé par Kleiber, dont on m’avait offert le CD. Ma mère étudia ensuite le rôle de Senta. Le goût étant là, j’ai ensuite exploré le reste. À 18 ans, je suis sélectionnée à l’Académie des jeunes de Bayreuth, j’ai ensuite passé l’été 83 là-bas. Nous avions accès à la galerie tout en haut de l’auditorium, et c’est alors que je découvre l’acoustique si particulière du Festspielhaus. Puis, à 21 ans, je rentre à l’école de l’Opéra de Paris, où j’ai la chance d’étudier avec l’immense wagnérien Hans Hotter  tout le répertoire du lied allemand, ainsi que la poésie avec Lou Bruder, qui était le mari de Régine Crespin lors de ses débuts à Bayreuth .  

Quaimes-tu particulièrement à son sujet ?

Tout ! Lorsque l’on tombe amoureux de son œuvre, c’est tellement envoûtant et différent, que cela en devient presque comme un poison. Cet univers est si particulier que, si l’on y est pris, on n’en sort plus. En tant que chef, c’est d’autant plus un régal que tout part de l’orchestre chez Wagner ; l’orchestration est la source de toute l’architecture musicale, et les chanteurs n’ont finalement qu’à se poser sur la structure orchestrale. 

La musique wagnérienne est d’une richesse et d’une complexité qui nourrit toute une vie et  pour jouir pleinement de son génie, je recommande une certaine préparation à l’œuvre, l’étude des leitmotiv et légendes nordiques apporte beaucoup.

Depuis quand viens-tu à Bayreuth ?

Je suis venue pour la première fois à 18 ans, et je n’y suis revenue ensuite qu’en tant que chef en 2023. L’émotion fut alors d’autant plus grande que j’en rêvais depuis très longtemps et que je n’étais jamais venue en tant que chanteuse.

Comment es-tu arrivée au Festival ?

Par un courriel de Katharina Wagner, qui m’a proposé de diriger la production de Tannhäuser en 2023. J’étais tellement heureuse que je n’en ai pas dormi pendant deux jours !

Une anecdote sur le Festival ?

Difficile de choisir. Je me souviens de ma première entrée en fosse d’orchestre, avec ce tabouret mythique où tous ces immenses chefs se sont assis. C’était lors de la première scène orchestre, avec assez peu de temps de répétition avant la première car il y avait 8 opéras à répéter pendant la période du festival ! et l’acoustique du Festspielhaus à dompter. Il y a aussi les queues à la cantine où tout le monde se côtoie, chefs, chanteurs, musiciens choristes, généralement autour d’une saucisse / frite pendant les répétitions et même pendant les spectacles !

Toujours au début du festival, je me souviens aussi de marcher dans le fameux couloir qui mène à la fosse d’orchestre avec le portrait de toutes ces idoles que l’on a eues… pour finalement voir sa propre photo à la fin du couloir. Alors, l’on se dit que l’on a réussi quelque chose.

Je me souviens également de la première de Tannhäuser l’année dernière : lors du premier acte, il y a eu un petit problème technique avec la voiture sur le plateau, une vieille Citroën, qui ne s’est pas arrêtée et a continué sa course jusqu’à la trappe du souffleur, à quelques dizaines de centimètres de la fosse ! Sur le moment, l’on voit sa vie défiler devant ses yeux, mais l’on continue de diriger. Il ne fallait rien montrer à l' orchestre pour éviter tout chaos. Une fois la frayeur passée, ma crainte était d’avoir des remarques sur le fait qu’il s’agissait d’une voiture française !

Fanny Clamagirand à propos de Florence Price et de ses concertos pour violon

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La violoniste Fanny Clamagirand  fait paraître chez Naxos un album  consacré aux concertos pour violon de la compositrice américaine Florence Price. Ce nouvel album est un jalon important dans la redécouverte de l’art de cette compositrice. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec cette artistique qui construit une discographie rare et exigeante 

Comment avez-vous découvert la musique de Florence Price, et en particulier ces deux concertos pour violon ? 

J’ai découvert la musique de Florence Price, lorsque Naxos m’a proposé d’enregistrer ce disque consacré à son œuvre et comprenant notamment ses deux concertos pour violon et orchestre. 

Cette proposition, faite d’ailleurs très peu de temps avant les sessions d’enregistrement, a été pour moi un vrai challenge et l’occasion d’une découverte enthousiasmante, une plongée dans la vie et l’univers de Florence Price, compositrice afro-américaine, figure majeure de la « Chicago Black Renaissance », et dont de nombreuses œuvres n’ont été (re)découvertes qu’après sa mort en 1953.

Qu’est-ce qui vous a motivé à les enregistrer ? 

Il est pour moi important, en tant qu’interprète, de contribuer aussi au rayonnement d'œuvres oubliées, de porter et faire découvrir des voix méconnues, ici donc celle de Florence Price, qui est encore peu jouée en Europe. La curiosité et l’ouverture à de nouveaux répertoires font partie intégrante de mon engagement artistique.

Comment s’est passée la collaboration avec l’orchestre de Malmö qui devait également découvrir cette musique? 

L’enregistrement avec l’Orchestre de Malmö et le chef américain John Jeter a été une aventure artistique et humaine intense. John Jeter, connaissant déjà bien l’univers de Price pour avoir enregistré une partie de ses œuvres symphoniques, a été un guide précieux dans l’approche esthétique et stylistique de cette musique.

Cela a été un immense plaisir de travailler avec des artistes engagés et passionnés, à l’écoute et partageant la même envie de redonner vie à un répertoire oublié et de rendre hommage à une femme au destin singulier.

Quelles sont les caractéristiques stylistiques de ces deux partitions ? Comment s’intègrent-t-elles dans leur temps ? 

La musique de Florence Price est très belle, facile à écouter, d’inspiration romantique, avec une forte influence des traditions européennes, mais aussi une identité propre, marquée par des éléments issus du jazz et du blues, reflet de ses racines afro-américaines. 

Le premier concerto, écrit en 1939, de forme classique, rappelle sans hésitation le Concerto pour vionon de Tchaïkovski, tandis que le second, composé en 1952, un an avant la mort de Price, est d’un seul souffle et adopte un caractère plus rhapsodique et personnel. Dans les deux œuvres, l’écriture violonistique est toujours très expressive et virtuose, en dialogue permanent avec l’orchestre et mise en valeur par un tissu instrumental riche et coloré.

Elena Schwarz, cheffe d’orchestre 

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La cheffe d'orchestre Elena Schwarz fait paraître un album consacré à des oeuvres de la compositrice Elsa Barraine  avec le WDR Sinfonieorchester (CPO), une étape majeure dans la redécouverte de cette musicienne. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec Elena Schwarz, pour parler de cet enregistrement mais aussi de sa passion de la musique contemporaine puisqu’elle est également cheffe est résidence à l’ensemble Klangforum Wien.

Comment avez-vous découvert ces œuvres de Elsa Barraine ? Qu’est-ce qui vous a motivé à les enregistrer ? 

C’est Sebastian Koenig, directeur artistique de l’orchestre de la WDR, qui est venu vers moi avec un projet de disque autour de compositrices. Il a évoqué plusieurs noms, dont celui d’Elsa Barraine, que je connaissais vaguement. Cette impulsion m’a donné l’occasion de me plonger plus sérieusement dans son œuvre : j’ai écouté les quelques enregistrements existants, j’ai lu sur sa vie, sur son parcours… et j’en suis sortie absolument fascinée. Rapidement, l’envie d’enregistrer sa musique s’est imposée comme une évidence: pour la faire entendre, mais aussi pour la replacer à la hauteur de ce qu’elle représente dans l’histoire musicale du XXe siècle.

Quelles sont les caractéristiques musicales de ces partitions ? Comment s'intègrent-elle dans leur époque ? 

C’est une musique très personnelle, cosmopolite. Barraine a été étudiante de Paul Dukas au Conservatoire de Paris; très jeune elle a gagné le prix de Rome et a séjourné dans la capitale italienne. Sa biographie est marquée par un engagement politique courageux, en tant que résistante pendant la deuxième guerre mondiale et en tant que militante communiste. Ces aspects trouvent un écho dans sa musique, où on entend des influences tantôt d’un Hindemith ou Honegger, tantôt d’un Stravinsky; j’entends aussi des mélodies qui font songer au klezmer, en résonance avec sa culture juive. Avec cette capacité parfois déroutante de changer de caractère d’un moment à l’autre avec des “coupures” presque cinématographiques.

Actuellement, il y a un regain d'intérêt pour les compositrices. Est-ce que vous pensez que les partitions d’ Elsa Barraine ont des atouts pour s'imposer comme  de futurs classiques des salles de concerts ? 

Dans un premier temps, ce sont en tout cas des œuvres qui méritent d’être largement entendues!Vous remarquez le regain d’intérêt envers les compositrices du passé, c’est en effet un développement très positif. Il y a tant de bonne musique qui reste encore à être découverte et je suis convaincue que le public peut se révéler sensible à cette démarche et à l’émotion de découvrir des œuvres qui n’ont parfois jamais été jouées. C’est le cas de Pogromes de Barraine dans le disque de la WDR, pièce dont j’ai retrouvé la trace à la BNF à Paris. La formidable équipe des archives de la radio de Cologne, en collaboration avec la compositrice et chercheuse Magdalena Buchwald, ont préparé la partition et les parties d’orchestre à partir des brouillons trouvés à Paris en vue de l’enregistrement.

Dans cet enregistrement, l’orchestre symphonique de la WDR de Cologne, que vous dirigez, sonne admirablement avec une très belle clarté des timbres. Comment l’orchestre a-t-il réagi à cette musique qu’il devait découvrir à cette occasion ? 

L’orchestre a accueilli cette musique avec beaucoup de curiosité et d’ouverture. Ce sont des musiciens très flexibles, et je crois qu’ils ont été sincèrement surpris par la richesse et l’intensité de ces œuvres. Nous avons travaillé sur la transparence des textures, sur la respiration des phrasés, pour que cette musique parle d’elle-même, sans surcharge.